ETHNOGRAPHIE MALAYĀḶAM ET PHILOSOPHIE EN ASIE DU SUD

Galanga, Gingembre et Ajowan
Association de trois épices aux vertus antispasmodiques

Himcospaz, un médicament de Himalaya Drug Company

Séminaire du Jeudi 10 janvier 2013

Présentation accessible en 2013 sur le site web de Himalaya Drug Company à l'adresse URL:
http://www.himalayawellness.com/ products/pharmaceuticals/ himcospaz.htm

L'objectif de cette analyse est de montrer que chaque élément de l'expérience vécue dans un contexte local ethnographiquement situé est une facette à partir de laquelle on peut explorer la totalité du monde environnant. L'analyse fait ressortir le rôle crucial, incontournable des langues naturelles dans la cognition. Partons d'un objet technique, médicament commercialisé par Himalaya Drug Company sous le nom de Himcospaz (le suffixe connotant les propriétés antispasmodiques). Association de trois épices. Je préfère dire épices, pour conserver à aromatiques son sens strict dans la pharmacie ayurvédique où l'on distingue les Aromatiques, les Piquantes et les Amères.

Cette analyse est basée sur la présentation de ce médicament qui était accessible sur le site web de Himalaya Drug Company en 2013, mais qui sauf erreur n'est plus disponible aujourd'hui.

Himcospaz

The breakthrough antispasmodic

Action:

Antispasmodic: Himcospaz inhibits the contractions induced by several spasmogens (agents that produce muscle spasms) like acetylcholine and histamine.

Other actions: While relieving non-specific abdominal colic, Himcospaz improves digestion and controls diarrhea. As an anti-inflammatory and analgesic agent, the drug is effective in alleviating the pain associated with menstrual cramps. Prostaglandin inhibitors found in Himcospaz are effective in the treatment of dysmenorrhea and other smooth muscle colic.

Indications:

  • Uterine colic as a result of dysmenorrhea and pelvic inflammatory disease
  • Abdominal colic including intestinal colic (amoebic colitis)
  • Biliary colic as a result of cholecystitis and gallstones
  • Spasms associated with chronic infective and secretory diarrhea, bacillary and amoebic dysentery, worm infestation, irritable bowel syndrome (IBS) and mucus colitis
  • Acute pain associated with lower urinary tract infections
  • Acute pain associated with pancreatitis
  • Ureteric spasms

Key ingredients:

Celery (Ajamoda) has spasmolytic (arresting spasms) properties, which are especially beneficial in relieving gastrointestinal tract spasms.

Ginger (Sunthi) inhibits both acetylcholine-evoked and electrically-induced smooth muscle contractions. The spasmolytic property is attributed to the active chemical constituent in Ginger, gingerol, which also inhibits the biosynthesis of prostaglandins (lipid compounds that have a role in pain perception). Ginger is also an anti-inflammatory that helps in the management of pain and discomfort associated with inflammatory changes in the gastrointestinal tract.

Each Himcospaz capsule contains: Exts.

Sati (Curcuma zedoaria) 25.5mg
Sunthi (Zingiber offcinale) 24mg
Ajamoda (Apium graveolens) 96mg


1 / Identifier śaṭī à la Zédoaire plutôt qu'au Curcuma

Les noms des ingrédients sont sanskrits. Incompréhensibles pour les patients qui achètent ce médicament, ces noms sanskrits ont une double raison d'être mentionnés. Le marketing et la publicité sont la première raison, qui est d'indiquer sa qualité de remède galénique (herbal compound medicine) et son origine indienne traditionnelle, la matière médicale ayurvédique, bien que ce soit chez Himalaya une spécialité de leur invention, a proprietary medicine. Si l'on s'en tenait à cette seule raison d'être, les noms sanskrits pourraient être omis sans changer l'identité de ce médicament inventé par les Vaidyas (les médecins) du secteur Recherche de cette firme industrielle; inventé au sens où il n'applique aucune des milliers de recettes de pharmacie transmises depuis l'antiquité dans une abondante littérature technique en sanskrit. Mais une deuxième raison, essentielle, de lister les noms sanskrits des ingrédients du remède est de fixer l'identité thérapeutique des ingrédients.

A ce moment de l'analyse nous devons nous défaire d'un préjugé occidental moderne qui est de croire qu'une espèce naturelle (une plante médicinale par exemple) ou qu'un objet technique (un médicament par exemple) n'a qu'une seule et unique identité inscrite dans la nature des choses. Il est indispensable de distinguer ici pour un ingrédient donné du remède son identité botanique (fixée par le nom latin) et son identité thérapeutique (fixée par le nom sanskrit). Himalaya Drug Company a fait le choix d'identifier śaṭī à Curcuma zedoaria, la Zédoaire, choix dicté peut-être par la tradition dans le nord de l'Inde, et ils se sont donnés la facilité de remplacer le Ajowan par le Céleri en identifiant ajamodā à Apium graveolens, qui n'est autre que le Céleri; d'autres pharmacies font d'autres choix.

Au Kerala et en se conformant aux identifications traditionnelles en Inde du sud, le même médicament composé serait fabriqué à partir de:

śaṭī = (Malayalam) kaccōlam, alias kaccūram = Kaempferia galanga, le Galanga

śunthī = (Malayalam) cukkụ = Zingiber officinale (dry), le Gingembre séché

ajamodā = (Malayalam) ayamōdakam = Trachyspermum roxburghianum, alias Psychotis ajowan, le Ajowan

L'identité botanique des ingrédients, fixée par les noms vernaculaires et les noms latins, changerait sensiblement; mais l'identité thérapeutique tant des ingrédients que du médicament, fixée par les noms sanskrits, demeurerait strictement la même, car elle est déterminée par les noms sanskrits d'indications thérapeutiques qui sont attachés, dans la littérature technique de l'Ayurveda (āyurveda), à chaque nom sanskrit de plantes médicinales.

Première conclusion, les langues naturelles déterminent l'identité des choses, et les experts, en l'occurrence les Vaidyas (médecins ayurvédiques), les érudits indigènes jouent sur la diversité des langues naturelles surimposées les unes aux autres (ce qu'on appelle la diglossie) pour fixer différents types d'identités.


2 / Identités thérapeutiques du médicament et de ses composants

Je poursuis l'étude du Himcospaz, un antispasmodique de Himalaya Drug Company. L'objectif est de déchiffrer les indications thérapeutiques du médicament formulées dans la notice officielle que publie le laboratoire et de faire apparaître en filigrane la nomenclature sanskrite des maladies. La question philosophique qui doit être traitée de front est celle non seulement de la traduction d'une langue (le sanskrit) dans une autre (l'anglais), mais surtout de la transposition d'un mode de pensée où les noms des «maladies» sont polysémiques — et plus exactement polythétiques — dans un mode de pensée où la thérapeutique se fonde sur un système de dénomination univoque des symptômes cliniques.

L'appartenance des médicaments inventés chez Himalaya Drug Company au savoir traditionnel de l'Ayurveda ne tient pas seulement au fait qu'ils utilisent la matière médicale ayurvédique, ce que prouvent les noms sanskrits des plantes systématiquement annoncés dans la notice officielle, mais encore et sutout au fait que leurs indications thérapeutiques ont été pensées, repérées et formulées en sanskrit avant d'être traduites en anglais, un fait cognitif et linguistique occulté par l'usage exclusif de l'anglais dans les notices.

Un anti-spasmodique, ce que connote le suffixe «spaz» dans Himcospaz, c'est aussi l'indication essentielle de ajamodā, alias dīpyaka, le Ajowan, qui est une Piquante (kaṭuka) et une Amère (sa-tikta) à la fois. Deux preuves parmi d'autres:

Guṇapāṭha [msc. pers. p. 119]

śūlaghno dīpyako rūkṣas satikta kaṭuko laghuḥ /

uṣṇaḥ kaphānilaharo dīpanaḥ kriminaśanaḥ //

«L'Ajowan calme les douleurs coliques, astringent, Piquante et Amère à la fois, léger,
chaud, guérit flegme et vent, résolutif, vermifuge.»

Ayurvedic Formulary of India 7:1 ajamodādi cūrṇa «Poudre dont le Ajowan est l'ingrédient principal». Texte source: Śārṅgadharasaṃhitā, Madhyamakhaṇḍa, 6: 113–117. Conglobation des indications thérapeutiques:

pibet koṣṇajalenaiva cūrṇaṃ śvayathu-nāśānam /

āmavātarujaṃ hanti saṃdhipīḍāṃ ca gṛdhrasīm // 116 //

kaṭipṛṣṭhagudasthāṃ ca jaṅghayoś ca rūjāṃ jayet /

tūnīpratūnīviśvācīkaphavātāmayāñ jayet // 117 //

«A prendre avec de l'eau tiédie. Cette poudre guérit œdème (śvayathu),
douleurs rhumatismales (āmavāta-ruj), douleurs des articulations, sciatique (gṛdhrasī),
douleurs dans la poitrine, le dos, l'anus (guda) et les jambes,
douleurs et spasmes de l'urètre (tūnī-pratūnī), dans les bras, maladies de flegme et vent.»

Il faudra justifier les principes de méthode suivant lesquels j'invoque ces preuves, et en particulier:

1°) l'utilisation raisonnée des synonymies (ici entre ajamodā et dīpyaka) dans les noms sanskrits d'espèces naturelles;
2°) la place faite aux textes du Kerala (ici le Guṇapāṭha) dans cette analyse ethnographiquement située;
3°) l'analyse des conglobations de noms de maladies dans les recettes traditionnelles de médicaments composés (ici les vers 116–117 de Śārṅgadhara);
4°) l'attention portée aux signes linguistiques (ici ºādi) indiquant la substance vedette dans un composé;
5°) une traduction structurale qui fait ressortir les collocations, ici le lien entre śūla «douleur» et kaphānila «flegme et vent» pour désigner des spasmes;
6°) une interprétation non pas descriptive (rūkṣa «râpeux») mais opératoire (rūkṣa «astringent») des termes techniques.

Dans cette perspective, la conglobation ci-dessus trouve sinon une traduction du moins une transposition dans la notice du Himcospaz. Une traduction impliquerait des correspondances sémantiques terme à terme. Une transposition est affaire de stylistique: une conglobation en remplace ici une autre en conservant la signification d'ensemble qui est d'être antispasmodique.

Indications

Himcospaz capsules are useful in relieving the following symptoms:

1. Spasmodic pain in uterus:

a. Dysmenorrhea and pelvic inflammatory disease

2. Abdominal colic:

a. Intestinal colic (amebic colitis)
b. Fecal obstruction
c. Cholecystitis and gall stones
d. Parasitic obstruction

3. Non-specific diarrhea:

a. Chronic infective and secretory diarrheas
b. Bacillary and amebic dysentery
c. Worm infestation
d. Irritable bowel syndrome
e. Mucus colitis

4. Miscellaneous:

a. Acute pain associated with lower UTI [urinary tract infection]
b. Ureteric spasms
c. Chronic pancreatitis

On remarquera quelques correspondances terme à terme entre noms sanskrits et noms anglais:

krimi = Worm infestation
pratūnī
= Ureteric spasms

Il suffirait 1°) de citer d'autres textes sanskrits énonçant les indications thérapeutiques de l'Ajowan et 2°) d'ajouter à l'analyse les indications thérapeutiques du Galanga et du Gingembre, pour faire apparaître d'autres correspondances. Ma conclusion est que Himcospaz, dans sa conception même, appartient à l'univers intellectuel du savoir traditionnel.

Reste à étudier l'histoire naturelle et les indications thérapeutiques traditionnelles des trois ingrédients de ce médicament pour montrer que le point de départ de son invention comme spécialité maison (proprietary medicine) à Himalaya est l'étude des textes sanskrits. L'invention consistait à isoler puis composer ensemble trois substances médicinales dont on avait repéré les propriétés antispasmodiques. La thèse que je dois démontrer est que ce repérage initial fut effectué dans la littérature ayurvédique et dans le cadre philosophique (je veux dire épistémologique) de la nosologie humorale formulée en sanskrit. Les recherches effectuées ensuite en pharmacodynamie et sur les effets cliniques de ce médicament ont servi à confirmer la valeur du choix initial, mais n'en ont pas modifié le principe philosophique.


3 / De l'histoire naturelle aux noms propres d'espèces naturelles

Les noms sanskrits des trois composants du Himcospaz, que j'interprète du point de vue philosophique et linguistique comme des noms propres d'espèces naturelles, garantissent la stabilité du savoir traditionnel dans l'espace et dans le temps.

Question philosophique ou épistémologique. Même quand les identités botaniques diffèrent d'une pharmacie ou d'une région de l'Inde à une autre, cela ne modifie pas l'identité thérapeutique du médicament. Le médicament garde sa cohérence et sa pertinence qui n'est pas déterminée par l'étude de pharmacodynamie du chercheur contemporain, mais par l'expérience thérapeutique accumulée au fil des siècles dans les textes ayurvédiques.

Question d'anthropologie cognitive. Comment est établie sur le terrain et transmise par la tradition l'identité botanique locale, ethnographiquement située et variable dans l'espace et dans le temps, d'une plante médicinale dont le nom sanskrit reste fixe? — Rôle crucial des gloses des noms sanskrits en langue vernaculaire.

a / La Zédoaire ou le Galanga

śaṭī = Hindi, Bengali, Gujrati, etc. kaccūr = Malayalam kaccōlam [qui est le nom du Galanga], variante kaccūram [qui est le nom de la Zédoaire dans les vernaculaires du nord de l'Inde] (Pāṭhyā, p. 41)

La Zédoaire

Curcuma zeodaria chez Himalaya. In Pakistan or in Urdu, it is called Kachoor. La zédoaire est une plante herbacée rhizomateuse vivace du genre Curcuma de la famille des Zingibéracées originaire de l'Inde et de l'Indonésie.

Bhāvaprakāśanighaṇṭu Chunekar: 245 Sanskrit karcūra = śaṭī

AVS 3: 278 Explique que la Zédoaire, au Kerala, est considérée comme une variété de Galanga, Malayalam valiyakkaccōlam, «le Grand Kaccôla», variété non utilisée en pharmacie ayurvédique au Kerala où on utilise «le [Petit] Kaccôla», c'est-à-dire le Galanga, Kaempferia galanga.

Le Galanga

Kaempferia galanga, "Aromatic Ginger" Goût de poivre et de camphre.

AVS 3: 274
Mooss, Ganas: 70 corakaḥ = śaṭī = Kaempferia galanga

Du point de vue épistémologique, notons la confusion du savoir traditionnel dans l'identité botanique entre la Zédoaire et le Galanga considérés comme deux variétés d'une même espèce naturelle, alors que ce sont deux espèces appartenant à des genres différents au sein de la famille des Zingibéracées, tandis que l'identité thérapeutique de la substance médicinale appelée en sanskritśaṭī est parfaitement claire, distincte, stable et fixée avec précision dans les textes de matière médicale et de pharmacie.

Propriétés et indications thérapeutiques

Je privilégie dans cette analyse des citations du Bhāvaprakāśa qui est le texte de base chez Himalaya Drug Company, mais tous les nighaṇṭu à travers le temps se sont recopiés les uns les autres avec des variantes sans changer les collocations essentielles que je résumerai dans ma conclusion ci-dessous.

Bhāvaprakāśanighaṇṭu

karcūro dīpano rucyaḥ kaṭutiktaka eva ca // 95 //

sugandhiḥ kaṭupākaḥ syāt kuṣṭhārśovraṇakāsanut /

uṣṇo laghur harec chvāsaṃ gulmavātakaphakrimīn //96 //

«La Zédoaire ou le Galanga est résolutif, apéritif, une Piquante et une Amère à la fois,
aromatique, de digestion piquante, guérit dermatoses, hémorroïdes, ulcères, toux,
chaud, léger, guérit dyspnée, ballonnements, vent et flegme, vermifuge.»

Nombreuses propriétés et indications identiques à celles de l'Ajowan. Collocations identiques, comme: «Piquante et Amère à la fois», «vent et flegme». La toux, l'asthme et les ballonnements sont interprétés comme des spasmes.

b / Le Gingembre séché. Indications thérapeutiques

La précision «[rhizome] séché» est donnée dans le nom sanskrit śuṇṭhī. La différence avec les deux autres composants du Himcospaz est que le Gingembre séché est seulement une Piquante et nullement une Amère. En conséquence, là où les deux autres sont «résolutifs», anti-inflammatoires, réduisent les engorgements, en particulier dans certaines diarrhées, le gingembre est «digestif» (pācana), il dégage les «rétentions [d'eau, d'urine]» (ānāha) et il est indiqué contre la «constipation» (vibandha). Diarrhées et constipation provoquant des «douleurs coliques» (śūla) contre lesquelles le Himcospaz est particulièrement indiqué.

Bhāvaprakāśanighaṇṭu Chunekar: 12

śuṇṭhī rucyāmavātaghnī pācanī kaṭukā laghuḥ /

snigdhoṣṇā madhurā pāke kaphavātavibandhanut // 45 //

vṛṣyā svaryā vamiśvāsaśūlakāsahṛdāmayān /

hanti ślīpadaśophārśa ānāhodaramārutān // 46 //

«Le Gingembre séché
est apéritif, calme les [douleurs] rhumatismales, digestif, une Piquante, léger,
onctueux, chaud, de digestion sucrée, guérit flegme et vent, constipation,
roboratif, il éclaircit la voix, il calme vomissements, dyspnée, douleurs coliques, toux,
il guérit éléphantiasis, œdème, hémorroïdes, rétentions d'eau, ascite, le vent.

Notons encore une fois la collocation: «flegme et vent», deux humeurs peccantes dont l'association provoque des spasmes, engorgements ou stases.

c / L'Ajowan

Pour ajamodā chez Himalaya on utilise les graines de Céleri, Apium graveolens. C'est à mon avis une facilité que s'est donnée une firme industrielle pour des raisons économiques et qui repose sur deux confusions botaniques soigneusement entretenues et fort intéressantes du point de vue épistémologique. Pour en rendre raison je vais du Céleri à l'Ajowan en prenant pour point de départ la notice du Himcospaz.

Première confusion, le Céleri est traditionnellement confondu avec le Radhuni ou bien utilisé comme un substitut du Radhuni. Ce nom est une anglicisation du bengali ou du hindi randūni qui désigne une épice utilisée dans la cuisine au Bengale. Il s'agit des petits fruits séchés de Trachyspermum roxburghianum qui se confondent facilement avec les graines de Apium graveolens. Mais S.D. Kamat, Dhanv. Nigh., 183–184: le céleri n'existait pas dans la matière médicale ayurvédique traditionnelle, contrairement à ce que prétend la fiche Ajamoda sur le site web de Himalaya.

Ma thèse est que l'on ne peut rien comprendre à la logique, la structure, la pertinence du médicament si l'on s'en tient au fait qu'il contient du céleri. Au contraire, la logique, la structure, la pertinence de Himcospaz deviennent évidentes dès que l'on réintroduit ajamodā dans le système traditionnel des substances aromatiques.

Seconde confusion, entre le Radhuni et l'Ajowan, qui est d'une autre nature, car les textes sanskrits et les personnes compétentes font clairement la différence entre sanskrit ajamodā et sanskrit yavānī. Une manière de traduire cette différence en termes botaniques est d'identifier yavānī à Trachyspermum ammi, et ajamodā à Trachyspermum roxburghianum, comme on le fait à l'Arya Vaidya Sala de Kottakal, AVS 5: 303. Les petits fruits séchés aromatiques de l'une et l'autre espèce se ressemblent beaucoup. Le Bhāvaprakāśa et d'autres nighaṇṭu consacrent des rubriques distinctes à ajamodā et yavānī dont les propriétés thérapeutiques sont néanmoins très proches.

Plutôt que de confusion, on devrait parler d'une liberté de choix dans l'identité botanique de ajamodā. En effet, pour préparer tous les médicaments contenant ajamodā, si l'on prend bien à Kottakal les fruits séchés de Trachyspermum roxburghianum, d'autres experts ayurvédiques font un autre choix et mon maître Vayaskara Mooss comme tous les Ashtavaidyas du Kerala utilisait conformément à la tradition les fruits séchés de Trachyspermum ammi alias Ptychotis ajowan, Mooss, Ganas, p. 87. Pour moi donc, conformément à cette tradition certes ethnographiquement circonscrite au Kerala, dans ajamodā je vois l'Ajowan.

Cette liberté de choix, néanmoins, est secondaire et ne nuit en rien à l'identité thérapeutique de ajamodā, parfaitement fixée dans les textes. Pour la commodité du lecteur, je reproduis l'une des citations faites à son propos sur la page web précédente.

Guṇapāṭha [msc. pers. p. 119]

śūlaghno dīpyako rūkṣas satikta kaṭuko laghuḥ /

uṣṇaḥ kaphānilaharo dīpanaḥ kriminaśanaḥ //

«L'Ajowan calme les douleurs coliques, astringent, Piquante et Amère à la fois, léger,
chaud, guérit flegme et vent, résolutif, vermifuge.»


Conclusion

La logique, la structure, la pertinence de l'association entre śaṭī, śuṇṭhī et ajamodā sont entièrement déterminées et parfaitement éclairées par le système traditionnel de classification des substances aromatiques. L'invention du Himcospaz ne résulte pas d'une étude de pharmacodynamie mais de l'étude des textes sanskrits dépositaires de cette taxinomie à facettes. Ce n'est pas une reformulation à proprement parler, même si l'on a pu s'inspirer de telle ou telle recette classique comme ajamodādi cūrṇa qui mettait ajamodā en vedette.

Les propriétés et les indications thérapeutiques déterminantes, en partie communes aux trois composants, sont: «douleurs coliques» (śūla), «résolutif» (pācana), des Piquantes (kaṭuka), «guérit [les désordres de] flegme et vent» (kaphānilahara) et différentes espèces de spasmes, engorgements ou stases. Elles ont été repérées par la lecture des textes classiques, dépositaires d'une expérience thérapeutique accumulée au fil des siècles, et elles ont orienté le choix des ingrédients du Himcospaz. C'est seulement ainsi à mon avis qu'on peut comprendre comment ce nouveau médicament a été inventé. Ce qu'on appelle recherche (research papers) chez Himalaya n'est venu qu'ensuite pour confirmer la valeur du médicament et des choix (composants, proportions, posologie, indications thérapeutiques de première intention, etc.) qui avaient été préalablement faits.

Dans l'introduction d'un Experimental Research Paper consacré au Himcospaz et publié sur le site web d'Himalaya, on peut lire:

Ayurveda, an Indian system of medicine, cited several plants, which are useful against various gastrointestinal disorders without any side effects. SJ-200 (Himcospaz), an herbal preparation contains Zingiber officinale Roscoe, Zingiberaceae (rhizome), Apium graveolens L., Apiaceae (fruit) and Foeniculum vulgare Mill., Apiaceae (fruit). All these plants have been used to treat various gastrointestinal disorders like abdominal pain, flatulence and colic (Satyavathi, 1976; Nadkarni, 1982; Vavier, 1996).

Cette composition avec le Fenouil (Foeniculum vulgare) n'est pas la même que celle qui sur la fiche du médicament indique la Zédoaire, Curcuma zeodaria, en lieu et place du Fenouil. Une seconde fois donc une plante de la matière médicale européenne remplace une plante de la matière médicale ayurvédique. Ce que je disais du Céleri ci-dessus vaut pour le Fenouil. Il se peut que l'ethnopharmacologie occidentale contemporaine ait prouvé les propriétés antispasmodiques du céleri et du fenouil. Mais il n'en reste pas moins dit en toutes lettres ici que le Himcospaz a son origine dans l'Ayurveda. La prospection des substances végétales antispasmodiques, pour les chercheurs de la firme Himalaya Drug Company, a commencé dans les textes d'Ayurveda. C'est seulement par la substitution de plantes médicinales européennes (céleri, fenouil) à des plantes aromatiques asiatiques (la zédoaire, l'ajowan) que l'on aboutit à Himcospaz.