ETHNOGRAPHIE MALAYĀḶAM ET PHILOSOPHIE EN ASIE DU SUD

La nouvelle anthropologie du médicament

Jeudi 10 janvier 2019

Dans l'anthropologie médicale des années 1970, qui était américaine donc culturaliste, les maladies étaient définies comme des systèmes symboliques culturellement construits, associant les observations psychophysiologiques du médecin à l'expérience vécue du malade et aux situations sociales.

Les maladies (sicknesses) qui étaient l'objet d'étude des anthropologues américains, à l'époque (1970–1990) où ce paradigme dominait la scène anthropologique internationale, étaient définies comme «des réseaux culturellement construits liant les significations symboliques d'une part aux processus physiologiques et psychologiques et à l'expérience personnelle de la maladie, et d'autre part aux situations sociales, aux relations interpersonnelles et aux facteurs de stress», culturally constituted networks that link symbolic meanings to physiological and psychological processes and the personal experience of sickness, on the one side, and to social situations, relationships, and stressors on the other. Je cite Arthur Kleinman, What Kind of Model for the Anthropology of Medical Systems?, American Anthropologist 80.3 (1978): 663.

L'ethnoscience — le mot désigne ici l'ethnographie fine des savoirs locaux et de la biomédecine exercée dans un contexte local —, l'ethnoscience n'avait pas sa place dans l'anthropologie médicale américaine. Mais une rupture s'est produite en Inde au tournant des années 2000, dans l'approche du corps du patient et des médicaments, sous l'impact des nouvelles techniques de transplantation d'organes et de procréation médicalement assistée d'une part, et des nouvelles industries pharmaceutiques d'autre part. Sur ces deux plans, l'anthropologie médicale s'est trouvée confrontée à des réalités hybrides associant intimement des êtres vivants à des processus techniques. D'une part les biotechnologies produisent des corps hybrides (des cyborgs disent les américains); et d'autre part l'industrialisation de la pharmacie ayurvédique produit des médicaments dans lesquels la force vitale des simples du jardin et de la forêt se cache sous la biochimie.

Je laisserai de côté la première de ces deux évolutions (l'impact des biotechnologies), et je limiterai ma présentation à l'entrée des remèdes traditionnels indiens dans la mondialisation des industries pharmaceutiques et à l'émergence depuis les années 1980 de multinationales indiennes sur le marché mondialisé (global) des soins médicaux. L'Inde et l'Asie du sud tiennent une place importante dans cette nouvelle anthropologie du médicament et dans les publications qui ont fait date depuis 2006.

Pour une anthropologie du médicament en Inde
Textes récents, publiés depuis 2006, et choisis sous l'angle d'un indianiste

Madhulika Banerjee, Power, Knowledge, Medicine. Ayurvedic Pharmaceuticals at Home and in the World, Hyderabad, Orient Blackswan, 2009.
Calum Blaikie, Sienna Craig, Barbara Gerke, and Theresia Hofer, Coproducing Efficacious Medicines. Collaborative Event Ethnography with Himalayan and Tibetan Sowa Rigpa Practitioners, With Comments and Reply, Current Anthropology, Volume 56, Number 2, April 2015, pp.178–204.
Sienna R. Craig, Healing Elements: Efficacy and the Social Ecologies of Tibetan Medicine, Berkeley, University of California Press, 2012.
Stefan Ecks, Eating Drugs. Psychopharmaceutical Pluralism in India, New York, New York University Press, 2014.
Murphy Halliburton, Mudpacks and Prozac. Experiencing Ayurvedic, Biomedical, and Religious Healing, Oxford, Routledge, 2009.
Anita Hardon and Emilia Sanabria, Fluid Drugs: Revisiting the Anthropology of Pharmaceuticals, Annual Review of Anthropology 46 (2017): 117–132.
Elisabeth Hsu, Plants in medical practice and common sense: on the interface of ethnobotany and medical anthropology, in Elisabeth Hsu and Stephen Harris, Eds., Plants, Health and Healing. On the Interface of Ethnobotany and Medical Anthropology, Oxford, Berghahn, 2010, pp.1–48.
Harish Naraindas, Of spineless babies and folic acid: Evidence and efficacy in biomedicine and ayurvedic medicine, Social Science & Medicine 62 (2006): 2658–2669.
Harish Naraindas, Of Shastric 'Yogams' and Polyherbals. Exogenous Logics and the Creolisation of the Contemporary Ayurvedic Formulary, Asian Medicine 9 (2014): 12–48.
Laurent Pordié and Jean-Paul Gaudillière, The Reformulation Regime in Drug Discovery: Revisiting Polyherbals and Property Rights in the Ayurvedic Industry, East Asian Science, Technology and Society: An International Journal 8 (2014): 57–79.
Laurent Pordié et Jean-Paul Gaudillière, Introduction: Industrial Ayurveda. Drug Discovery, Reformulation and the Market, Asian Medicine 9 (2014): 1–11.
Laurent Pordié, Pervious Drugs [= Substances perméables]. Making the Pharmaceutical Object in Techno-Ayurveda, Asian Medicine 9 (2014): 49–76.
Laurent Pordié, Hangover free! The social and material trajectories of PartySmart, Anthropology of Medicine 22.2 (2015): 34–48.
Emilia Sanabria, Le médicament, un objet évanescent. Essai sur la fabrication et la consommation des substances pharmaceutiques, Techniques et Culture 52–53 (2009): 168–189.
Kaushik Sunder Rajan, Pharmocracy. Value, Politics, and Knowledge in Global Medicine, Durham, Duke University Press, 2017.