ETHNOGRAPHIE MALAYĀḶAM ET PHILOSOPHIE EN ASIE DU SUD

Le Taravad comme société à Maison

Jeudi 26 mai 2016

Quatre configurations caractéristiques des sociétés à maisons sont parfaitement incarnées dans le Taravad nayar. Voir la page Sociétés à maisons. Après Lévi-Strauss, dont je reprends quelques citations.

1 / Un «jeu de rivalités entre des stratégies individuelles ou collectives»:

(Lévi-Strauss, entrée Maison du Dictionnaire, 1991)

«La maison est 1) une personne morale, 2) détentrice d'un domaine 3) composé à la fois de biens matériels et immatériels, et qui 1) se perpétue par la transmission de son nom, de sa fortune et de ses titres en ligne réelle ou fictive, 5) tenue pour légitime à la condition que cette continuité puisse se traduire dans le langage de la parenté ou de l'alliance, ou 6) le plus souvent les deux ensemble. Au lieu d'une opposition entre la résidence et la filiation, émerge… selon la terminologie médiévale une dialectique des «noms de race» et des «noms de terre» avec la disparition progressive des premiers au bénéfice des seconds. Au lieu qu'elles caractérisent les pratiques matrimoniales d'une société, l'hypergamie et l'hypogamie deviennent des tactiques utilisées simultanément ou en alternance…»

(Voix des masques, 1979)

«Sur tous les plans de la réalité sociale, depuis la famille jusqu'à l'État, la maison est donc une création institutionnelle permettant de composer des forces qui, partout ailleurs, semblent ne pouvoir s'appliquer qu'à l'exclusion l'une de l'autre en raison de leurs orientations contradictoires. Descendance patrilinéaire et descendance matrilinéaire, filiation et résidence, hypergamie et hypogamie…»

Pour simplifier les comparaisons, j'emprunte mes illustrations malayalies à un célèbre roman contemporain publié en malayalam en 1958, Naalukettu de M.T. Vasudevan Nair, dont nous disposons d'une bonne traduction.

M. T. Vasudevan Nair
Naalukettu. The house around the courtyard
New Delhi, OUP, 2008
Translated from Malayalam
by Gita Krishnankutty

Sur la première des configurations caractéristiques d'une société à maisons, dans Naalukettu: Malu (fillette de 12 ans) vit chez son père (Achan) dans le Taravad de son père, etc.

2 / L'intérêt d'une approche processuelle: le confinement ou l'air et la lumière?

Susan Gillepsie, dans les premières lignes de Beyond Kinship (2000), actualisait la problématique des sociétés à maisons en montrant comment elle pouvait désormais s'accorder aux approches processuelles de la parenté. La Maison est alors définie comme un groupe social travaillant à se perpétuer et qui est matériellement représenté par un édifice et les objets qui vont avec, des meubles, un patrimoine soigneusement conservé et des sépultures, le tout situé en un lieu soigneusement assigné et dessiné dans le paysage. Ce regard processuel sur les choses de la Maison est décrit de façon lapidaire en une formule malayalie à la dernière page de Naalukettu. Appunni (25 ans?) ramène sa mère dans le naalukettu délabré et insalubre de son Taravad, la Maison Vadakkeppat, qu'il vient de racheter.

pakaluṃ itinakattụ iruṭṭāṇụ. iviṭe kāraṇōmmāruṭe prētaṅṅaḷuṇṇāvuṃ pakalum.

«Il fait sombre (iruṭṭụ) même en plein jour (pakalum). Les fantômes (prētaṅṅal) de tous nos ancêtres (kāraṇan = kāraṇavan) doivent être ici même en plein jour.»

Il va faire raser le naalukettu (mutation sociale et architecturale qui démarre à la fin des années 1930):

iviṭe kāṟṟuṃ veḷiccavuṃ kaṭakkunna oru ceṟiya vīṭu mati.

«Nous n'avons besoin ici que d'une petite maison qui laissera entrer l'air (kāṟṟụ) et la lumière (veḷiccam).»

3 / L'idéologie patri- ou matrilinéaire est contredite dans les faits

Voir sur la page Les choses précieuses de la Maison la contradiction décrite par Susan McKinnon à Tanimbar en Indonésie. L'idéologie patrilinéaire est contredite dans les faits par l'esclavage de l'homme en résidence uxorilocale et l'affiliation matrilatérale potentielle de ses enfants.

Dans Naalukettu de la même façon mais en sens inverse l'idéologie matrilinéaire est contredite dans les faits quand:

  • le Karanavan (Valia Ammaaman = Frère aîné de la mère) ruine son Taravad au profit de celui de son épouse et de sa fille Ammini Edathi,
  • le point de départ de l'intrigue est l'enlèvement de Parukutty par Kondunni Nair [p.33], la mort sociale de Parukutty et le couple fondant une famille nucléaire, etc.

4 / Les choses précieuses de la Maison et le rapport aux arbres

Sur un autre plan enfin, M.T. Vasudevan Nair dans Naalukettu montre l'importance des biens que Susan McKinnon appelait estates et plus particulièrement le rapport aux arbres. Par exemple les bosquets aux serpents.

Diwan Bahadur Veeraraghavapuram Nagam Aiya (1850–1917),
[Tamil brahmin civil servant in Travancore]
The Travancore State Manual
Trivandrum, Travancore Government Press, 1906
3 volumes [Téléchargeable sur archive.org]

Volume 2, p. 59 Serpent Kavus

A serpent Kavu or an abode of snakes is an indispensable adjunct to every Nayar house. Lieuts. Ward and Conner [Geographical and Statistical Memoir of the Survey of Travancore and Cochin States: Executed Under the Superintendence of Lieutenants Ward and Conner from July 1810 to the End of the Year 1821] estimated the number of Kavus at 15,000 nearly ninety years ago, but there must have been additions since, especially when the Hindu population moved into the interior for want of space and reclaimed the forests for purposes of living and cultivation. Minor divinities such as Nagathans, Nagarajas, Yakshis, Gandharvas and Sastas also find a place in these Kavus. Some are of great age and repute, and are richly endowed.

Citrakûtam (citrakūṭam)
A small house-like construction in kāvụ set apart for serpents

Illustration dans le roman de M.T. Vasudevan Nair.

M. T. Vasudevan Nair
Naalukettu. The house around the courtyard
New Delhi, OUP, 2008
Translated from Malayalam
by Gita Krishnankutty

(Traduction modifiée par endroits. En particulier, pour faire apparaître la différence entre les serpents nāga auxquels on rend un culte, particulièrement des cobras, et les serpents ordinaires sarppa, pāmpu.)

(36) There were [uṇṇụ] two serpent shrines [sarppakkāvūkal = «bosquets aux serpents»], one below and one above the hill, and three serpent-gods [nāgaṇṇal] in the two of them together [kūṭi]. She had learned their names: Karinagam, Maninagam, and Anjanamaninagam. Karinagam was wicked and belonged to a lower caste [tāṇa jāti]. Malu assumed he was like Ayyapan or Chathappan, workmen who belonged to inferior castes. It was because he was wicked that Karinagam had to be appeased during the Shivaratri festival by being given the offerings of milk and banana first, before they were offered to the others. If they were offered first to the serpents in the other shrine, he would come out and pollute the offerings.

Malu had never seen these serpent-gods [nāgaṇṇal]. Their dwellings were below the chitrakootam stone in the serpent-shrine [sarppakkāvil]. There were a few serpents [kuṟe pāmpukal] in each dwelling — children, nieces, nephews and servants. Obviously, it was one of them that they had seen on the front steps a few days earlier. Thangedathi had cried out when she went to place a lighted wick there at dusk: 'Amme, a snake! Cheriamme, a snake!'

citrakuttam

nālukeṭṭu (Trichur: Current Books, 1958), p.38


MT dit exactement: «Leur résidence (māḷika) était sous (tāḻē) le citrakūṭam dans le sarppakkāvụ». La traductrice suppose que le citrakūṭam se réduit à une pierre sculptée en forme de serpent, ce qui se dirait exactement citrakūṭakkallụ (a stone idol of serpent god, Malayalam Lexicon).

kāvụ 1° forêt; 2° jardin, bosquet, 3° lieu [bosquet] où l'on installe Kali, Ayyappan, les serpents [divinités carnivores] et où on leur rend un culte.

māḷika belle maison (avec une terrasse), palais < māḷam trou de serpents (dans la terre ou le tronc d'un arbre). MT joue sur les mots.

«Dans chacune de ces résidences (ōrōnnil), il y avait (uṇṇụ) quelques (kuṟe) serpents (pāmpukal) qui étaient (–āyi) des fils et filles (makkal), des neveux et nièces (marumakkal) et (–um) des domestiques (vāliyakkāran).»

Les serpents constituent ainsi une société à maisons, dans les bosquets sacrés du Taravad, la Maison nayar qui est elle-même une société à maisons. De même qu'à l'ordinaire on ne voit pas les serpents sacrés (les Nagas, mot sanskrit) mais seulement les serpents ordinaires (les Pâmbus, mot malayalam), de même on ne voit pas les Maisons (Mâlika) des serpents cachées dans des trous dans la terre ou les arbres (Mâlam), dissimulés sous la végétation du bosquet sacré, mais seulement la Maison des humains (Taravad) qui est en relation iconique avec elles.

On aura remarqué que le vocabulaire utilisé par le romancier est extrêmement précis, et bien plus précis que ne le laisse voir la traduction anglaise.