ETHNOGRAPHIE MALAYĀḶAM ET PHILOSOPHIE EN ASIE DU SUD

Renoncement et diversité des mondes vécus

Séminaire du 30 mars 2010

Le concept, les pratiques et les institutions du «renoncement» (saṃnyāsa) dans l'Inde traditionnelle impliquent la distinction entre la vie dans le monde et l'existence hors du monde, distinction qui elle-même est formulée dans le cadre d'une doctrine de la réincarnation ou de la «roue des renaissances» (saṃsāra). La doctrine de la réincarnation a pour corollaire la distinction faite par les maîtres de sagesse entre «le monde d'ici-bas» (This World) et «le monde de l'au-delà [de la mort]» (The Other World). La distinction faite sur le plan de l'action entre le monde social (les liens de parenté, les devoirs de caste, la vie domestique, économique et politique) et le monde du renonçant (l'itinérance, l'érémitisme, l'anonymat au moins dans son principe) est la traduction en pratique de la distinction entre ici-bas et au-delà et la conséquence pratique de la croyance en la réincarnation. Cependant, en suivant Louis Dumont dans l'interprétation qu'il donne du saṃsāra, on gagne à distinguer entre les croyances et les spéculations.

Louis Dumont, Le renoncement dans les religions de l'Inde,
Archives de sociologie des religions, 4e Année, n°7 (1959), pp.45–69.

(Page 57, note 22) Mais surtout la transmigration n'est pas une croyance, en ce sens que rien ne lui correspond dans la religion de groupe, aucun rite: c'est une spéculation appartenant au domaine de la religion ouverte à l'option de l'individu, et sa liaison principale est avec la délivrance; ce n'est pas, comme dit [Max] Weber, «un produit de l'intellectualisme brahmanique» mais [un produit] de la situation et de la pensée du sannyasi. Il en va autrement par exemple de la transmigration australienne, qui est en rapport avec le totem (Durkheim, Formes élémentaires, p.353 sq.).

(Page 58) [Dans la doctrine hindoue de la réincarnation] l'individu devient réel au terme de la transmigration [lorsqu'il est définitivement délivré de cette roue des renaissances] qui l'a fait passer par toutes les positions irréelles du système. Comme la même chose arrive au renonçant, on peut dire que la transmigration, transcription imaginaire du système des castes, établit aussi le rapport entre le renonçant, homme individuel, et ces fantômes d'hommes qui sont restés dans le monde et qui le nourrissent. Elle est l'idée que le renonçant, qui fait face à la délivrance, a du monde qu'il a laissé derrière lui. Plutôt qu'une vue pessimiste, la transmigration apparaît comme une construction hardie pour donner aux hommes-dans-le-monde une réalité à partir de celle que le renonçant s'est trouvée.

Le saṃsāra, qui est la transcription imaginaire d'une migration à travers d'innombrables positions dans d'innombrables mondes vécus n'est pas une croyance mais une spéculation philosophique qui, lorsqu'on en déploie toutes les implications, enveloppe non pas un dualisme, ce monde-ci et l'autre monde, mais la thèse d'une pluralité des mondes. C'est très précisément cette thèse de la pluralité des mondes qui m'intéresse dans le concept, les pratiques et les institutions du saṃnyāsa et du saṃsāra. Sur ce point, la philosophie contemporaine en occident rejoint les problématiques hindoues et bouddhiques. L'un des grands programmes de la philosophie d'aujourd'hui est de faire éclater le dualisme entre ce monde-ci et l'autre monde, le dualisme de l'âme et du corps. C'est la thèse renouvelée de la pluralité des mondes et, de façon plus restreinte, la thèse d'une diversité des mondes moraux.

La diversité des mondes moraux (Alfred Schütz)

Jeudi 7 novembre 2013

La thèse de la diversité des mondes moraux nous vient des philosophes américains (William James, George Herbert Mead), de la phénoménologie (Husserl) et de la sociologie phénoménologique (Alfred Schütz). Alfred Schutz [forme américaine de Schütz] soulignait deux points de convergence entre Husserl et James qui, selon lui, partageaient la notion de flux de conscience (stream of thought) et la théorie des marges (theory of fringes). Husserl et James appréhendent l'un et l'autre le flux de la conscience dans son unité première (the lived stream) qui est seulement ensuite décomposée par la réflexion. L'idée chez Husserl selon laquelle le noyau de signification délimitant un objet de pensée (object) ressortait sur le fond d'un réseau non thématisé de relations constituant son horizon est à mettre en parallèle avec la conception suivant laquelle James n'isolait jamais les thèmes de pensée (topics) de leurs marges (fringes). Les marges servaient selon lui à connecter un thème à l'expérience vécue. Par exemple, le "tonnerre" (un thème de pensée), c'est toujours à ses marges "un coup de tonnerre faisant irruption au milieu du silence et contrastant avec lui" (une expérience vécue).

In a famous chapter of his Principles of Psychology [Vol. II, ch. 21], William James analyzes our sense of reality. Reality, so he states, means simply relation to our emotional and active life. The origin of all reality is subjective, whatever excites and stimulates our interests is real. To call a thing real means that this thing stands in a certain relation to ourselves. "The word 'real' is, in short, a fringe." A. Schutz, On Multiple Realities [1945], repris dans ses Collected Papers I: The problem of Social Reality, The Hague, Martinus Nijhoff, 1962, p.207.

S'inspirant de la théorie des différents ordres de réalité que James nomme des sous-univers (sub-universes), Schutz conçoit l'existence de diverses provinces de sens (various finite provinces of meaning). Chacun de ces univers de sens, chacune de ces provinces, chacun de ces mondes moraux— un rêve, une pièce de théâtre quand j'ai pris place au parterre et que le rideau se lève, une cérémonie religieuse où je suis impliqué, un théorème mathématique que j'étudie, une rue dans laquelle je marche, une époque dans laquelle je me projette — a sa logique et sa diégèse propres, et le mouvement par lequel je passe de l'une de ces provinces à une autre s'apparente à une métalepse narrative, c'est-à-dire à la transgression des frontières entre différents espaces-temps.