ETHNOGRAPHIE MALAYĀḶAM ET PHILOSOPHIE EN ASIE DU SUD

Renaissance sans transmigration
Pourquoi saṃsāra désigne la «réincarnation»
et non la «transmigration»

Décembre 2010

The main argument for reductionism or nonreductionism turns primarily upon a proper interpretation of recollective memory and psychological connectedness, which is relevant for explaining personal identity not only over time but also, in the Indian context, over the birth, death, and rebirth process, which is perhaps misleadingly called transmigration.

B.K. Matilal, The perception of Self in the Indian tradition, repr. in Mind, Language and World, p.306.

Comment Buddha peut-il à la fois croire aux renaissances (réincarnations) et soutenir la thèse de la non-existence du soi? Comment la renaissance (réincarnation) est-elle possible s'il n'existe pas de soi qui puisse ainsi renaître en transmigrant d'une vie à la suivante? N'y a-t-il pas incompatibilité entre les deux thèses que sont la croyance aux renaissances et la thèse du non-soi?

Mark Siderits, Buddhism as Philosophy. An Introduction,
Aldershot UK, Ashgate, 2007,
Chapter 3 "Non-Self: Empty Persons", §3.8, p.65:

Perhaps you have long been wondering how the Buddha could have argued for the non-existence of a self given his belief in rebirth. How is rebirth possible if there is no self that gets reborn, that goes from one life to the next? If these two things really are incompatible, then the Buddhist could respond in either of two ways: by accepting a self, or by abandoning belief in rebirth. Given the centrality of non-self to the Buddha's teachings, the latter might seem the better choice. But the Buddhist will say that we don't need to choose. For there is no incompatibility between non-self and rebirth. This is the point Nagasena makes in the following.

Je substitue à la traduction anglaise du Milinda-Pañha [The Questions of King Milinda] la traduction française de Louis Finot (Paris, 1923) disponible sur internet à l'adresse: http://www.les questions de milinda.org/

Questions de Milinda, Livre III trad. Louis Finot

[Dialogue entre Milinda, le disciple, et Nâgasena, le maître]

13. Renaissance sans transmigration. [#trad. Edith Nolot, p. 76]

— Nâgasena, la renaissance est-elle possible sans transmigration?
— Oui.
— Comment? Donne-moi une comparaison.
— Si on allume un flambeau à un flambeau, peut-on dire que le premier a transmigré dans le second? Non! De même on peut renaître sans transmigrer.
— Donne-moi une autre comparaison.
— Te souviens-tu, mahârâja, d'avoir, dans ton enfance, appris un vers de la bouche de ton précepteur?
— Oui.
— Est-ce que ce vers avait transmigré de lui en toi?
— Non, sans doute.
— De même on peut renaître sans transmigrer.

Il y a un lien de cause à effet entre la flamme de la première torche et la perception par nos organes des sens du fait empirique que la seconde torche s'enflamme. Il y a un lien de cause à effet entre la parole du maître récitant un poème et l'inscription de ce poème dans la mémoire de l'élève. La migration apparente d'un même état empirique (à savoir une flamme qui brûle, un poème connu par cœur), qui se transmet d'une flamme à une autre flamme ou d'un maître à son élève, n'est rien de plus qu'une série causale d'états momentanés. Il n'y a pas continuité du même état qui se perpétuerait mais succession d'états distincts et chacun momentané.

D'autres exemples ou comparaisons comme celle de la mangue et du manguier introduisent une connotation vitaliste ou biologisante en substituant à l'image d'une migration l'image d'une dissémination de germes. L'exemple des mangues est canonique dans l'hindouisme et le bouddhisme.


Nature de la causalité du Karma
Un même acte suit d'une existence à l'autre un agent différent

Certes le disciple pourrait objecter que les exemples ci-dessus choisis par le maître se situent à l'intérieur d'une même vie empirique, et que le raisonnement ne vaudrait pas pour une transmission des effets entre deux vies différentes par delà la mort. Comment puis-je mourir humain et renaître bovin, demanderait-il, s'il n'y a pas un soi qui demeure le même tout en changeant de statut empirique? La réponse à cette objection se fonde sur une thèse complémentaire de celles qui portent sur la nature du Samsâra et qui postule la causalité du Karma. Le Karma, c'est-à-dire la rétribution des actes, est supposé représenter une sorte de justice naturelle. Mais s'il doit y avoir une justice dans la récompense ou la punition des actes accomplis dans les vies passées, n'est-ce pas le même soi qui en était l'auteur de ces actes et qui en subit ensuite les conséquences? Non, répond le maître. Ce sont des vies distinctes et momentanées entre lesquelles il y a une «solidarité» naturelle sans qu'il soit besoin de postuler une identité ni une permanence.

Dans ce qui suit, «Nom-et-forme» (nāma-rūpa) veut dire corps vivant doué de sensori-motricité. Edith Nolot dans Entretiens de Milinda et Nâgasena, Traduit du pâli, présenté et annoté par Edith Nolot, Paris, Gallimard, 1995, traduit nāma-rūpa par le «nom-et-corps».

Questions de Milinda, Livre II trad. Louis Finot (tr. Rhys Davis SBE, p. 71)

22. Renaissance du Nom-et-forme. [#trad. Edith Nolot, p.57]

— Nâgasena, qu'est-ce qui renaît?
— Le Nom-et-forme.
— Est-ce le présent Nom-et-forme qui renaît?
— Non. Le présent Nom-et-forme accomplit un acte bon ou mauvais; et en conséquence de [= à cause de] cet acte un autre Nom-et-forme renaît.
— Si ce n'est pas le même Nom-et-forme qui renaît, le dernier ne se trouve-t-il pas ainsi affranchi des péchés antérieurs?
— S'il n'y avait pas renaissance, il le serait en effet; mais il y a renaissance, c'est pourquoi il ne l'est pas.
— Donne-moi une comparaison.
— Suppose qu'un homme prenne des mangues à un autre. Le propriétaire des mangues le saisit et le mène devant le roi en l'accusant de vol. Si l'accusé répond: «Ce ne sont pas les mangues de cet homme que j'ai emportées: autres les mangues qu'il a plantées, autres celles que j'ai emportées; je n'ai encouru aucune punition [= je ne mérite pas d'être puni]», cet homme est-il coupable?
— Il l'est.
— Pourquoi?
— Parce que, quoi qu'il en dise, les dernières mangues sont solidaires des premières.

[Edith Nolot: «Quoi qu'il en dise, dès lors qu'il ne réfute pas [l'existence des] mangues qui ont précédé, il doit être puni pour celles qui ont suivi.»]

— De même, mahârâja, quand le Nom-et-forme accomplit un acte bon ou mauvais, c'est cet acte qui détermine la renaissance d'un autre Nom-et-forme; on ne peut donc dire que celui-ci soit affranchi des péchés antérieurs.

Solidarité — relation de cause à effet — entre la graine et le fruit, entre les mangues-graines qu'on a plantées et les mangues-fruits qui ont été plus tard cueillies. Ce lien de solidarité naturelle entre la graine et le fruit est le fondement de la justice naturelle en vertu de laquelle le voleur de fruits ne peut s'affranchir de sa culpabilité. Ce n'est pas un lien entre des êtres ou des choses mais entre des phénomènes sensibles ou des actions. Bref, la nature de cette causalité est d'être une connexion ou solidarité entre deux actes accomplis par des agents différents.

Traduction anglaise de ce passage dans R. Spence Hardy, Manual of Buddhism, 1853, p.438:

Nagasena: "If there were not conception in some other place, then there would be no responsibility; but there is this conception, and therefore the consequences of sin are endured. When a man steals a mango that belongs to some other person, is he not punished?" Milinda: "Yes." Nagasena: "But the mango that he steals is not the mango that the other man set in the ground as seed; then why is he to be punished?" Milinda: "Because the mango that he steals was produced from the tree that grew from the mango that the other man set in good ground." Nagasena: "Even so, from the karma, whether it be connected with merit or demerit, belonging to this nama-rupa, another nama-rupa is produced (to which the karma is transferred); thus there is no release, in this manner (apart from the reception of nirwana), from the consequences of sin."


La comparaison de la mangue et du manguier
Germes et germination dans le saṃsāra

A l'image d'une flamme qui se transmet d'une lampe à une autre se substituent des comparaisons comme celle de la mangue et du manguier qui introduisent dans le concept de saṃsāra une connotation vitaliste ou biologisante.

Questions de Milinda, Livre III trad. Louis Finot

27. Le Samsâra.

Nâgasena, tu parles du Samsâra. Qu'est-ce que le Samsâra?
— Un être naît sur cette terre et y meurt; mort ici, il renaît ailleurs et y meurt, etc. Voilà ce qu'est le Samsâra.
— Donne-moi une comparaison.
— Un homme mange une mangue et plante le noyau; de ce noyau croît un grand manguier qui porte des fruits; un homme mange un de ces fruits et plante le noyau, d'où croît un manguier, etc. Le point de départ de cet enchaînement est inconnaissable. Il en est de même du Samsâra.

Questions de Milinda, Livre II trad. Louis Finot

26. Origine de la durée.

— Nâgasena, quelle est la racine de la durée passée, future et présente?
— L'ignorance. De l'ignorance dérivent successivement les formations, la conscience, le Nom-et-forme, les six sens, le contact, la sensation, la soif, l'attachement, l'existence, la naissance, la vieillesse, la mort, le chagrin, le deuil, la souffrance, le mécontentement, le désespoir. Ainsi de toute cette durée l'origine est inconnaissable.
— «L'origine est inconnaissable», dis-tu. Donne-moi une comparaison.
— On dépose une petite graine dans la terre: il en sort un germe qui pousse, croît, se développe, porte fruit; une graine de ce fruit déposée dans la terre donne un germe qui pousse, se développe et porte fruit. Cette succession a-t-elle une fin?
— Non.
— De même l'origine de la durée est inconnaissable.
— Donne-moi une autre comparaison.
— De la poule naît l'œuf, de l'œuf la poule et ainsi de suite.
— Donne-moi une autre comparaison.
Le thera traça un cercle sur la terre et dit au roi:
— Le cercle a-t-il un bout ?
— Non.
— Il en est de même des cercles dont a parlé Bhagavat: en conséquence de l'œil et des formes se produit la perception visuelle: la réunion des trois constitue le contact; du contact naît la sensation, de la sensation, la soif, de la soif l'acte, de l'acte naît de nouveau l'œil; ainsi cet enchaînement n'a pas de fin. De même l'origine de la durée est inconnaissable.

Un acte est la graine qui produit un autre acte qui est son fruit; les causes et les effets ne sont pas des choses mais des actions ou phénomènes sensibles. La causalité est un transfert de cause à effet entre actions dans le monde des phénomènes sensibles.