ETHNOGRAPHIE MALAYĀḶAM ET PHILOSOPHIE EN ASIE DU SUD

Rêverie et réalités multiples

Jeudi 19 décembre 2013

De nombreux textes en sanskrit enseignent à inverser la perspective ordinaire et, comme dit François Chenet (Psychogenèse et cosmogonie, p.155) citant Gauḍapāda, posent que l'état de rêve vaut comme paradigme des états de veille, ces derniers n'étant que des cas particuliers de l'état de rêve. Le rêve est la matrice de tous les mondes vécus et la croyance à la «réalité» est la même dans le rêve (où elle est imaginée) que dans la veille (où elle est perçue). Le rêve est la matrice de toute fiction, et la réalité un cas particulier de la fiction. Mais, en Inde comme en Europe, l'expression littéraire de cette thèse philosophique conduit à distinguer le rêve de la rêverie. Les traits spécifiques de la rêverie, traits qui la distinguent du rêve, sont:

  • les pensées rapportées au style indirect libre,
  • la force iconique des noms propres,
  • la métalepse narrative et
  • les métaphores fondatrices.

Ce sont les traits par lesquels la rêverie est une ouverture sur la pluralité des mondes vécus.


Définition et pratique de la rêverie chez Descartes

Robert Morrissey, Vers un topos littéraire: La préhistoire de la rêverie, Modern Philology, Vol.77, No.3 (Feb., 1980), pp.261-290; spéc.280-1, rappelle que déjà Montaigne faisait de la rêverie une méthode et cite deux extraits de la correspondance de Descartes.

[…] on peut généralement nommer passions toutes les pensées qui sont ainsi excitées en l'âme sans le concours de sa volonté (et par conséquent, sans aucune action qui vienne d'elle), par les seules impressions qui sont dans le cerveau, car tout ce qui n'est point action est passion. Mais on restreint ordinairement ce nom aux pensées qui sont causées par quelque particulière agitation des esprits. Car celles qui viennent des objets extérieurs, ou bien des dispositions intérieures du corps, comme la perception des couleurs, des sons, des odeurs, la faim, la soif, la douleur et semblables, se nomment des sentiments, les uns extérieurs, les autres intérieurs. Celles qui ne dépendent que de ce que les impressions précédentes ont laissé en la mémoire, et de l'agitation ordinaire des esprits, sont des rêveries, soit qu'elles viennent en songe, soit aussi lorsqu'on est éveillé, et que l'âme, ne se déterminant à rien de soi-même, suit nonchalamment les impressions qui se rencontrent dans le cerveau. Mais, lorsqu'elle use de sa volonté pour se déterminer à quelque pensée qui n'est pas seulement intelligible, mais imaginable, cette pensée fait une nouvelle impression dans le cerveau, cela n'est pas en elle une passion, mais une action, qui se nomme proprement imagination.

Descartes à Elisabeth — Egmond, 6 octobre 1645

Je dors ici dix heures toutes les nuits, et sans que jamais aucun soin me réveille, après que le sommeil a longtemps promené mon esprit dans des bois, des jardins, et des palais enchantés, où j'éprouve tous les plaisirs qui sont imaginés dans les fables, je mêle insensiblement mes rêveries du jour avec celles de la nuit; et quand je m'aperçois d'être éveillé, c'est seulement afin que mon contentement soit plus parfait, et que mes sens y participent; car je ne suis pas si sévère, que de leur refuser aucune chose qu'un philosophe leur puisse permettre, sans offenser sa conscience.

Descartes à Guez de Balzac — Amsterdam, 15 avril 1631

Cf. Tony James, Le Songe et la raison. Essai sur Descartes, Paris, Hermann, 2010.


Technique de la rêverie dans la littérature narrative au 17e siècle

Jean Rousset, La Littérature de l'âge baroque en France, Paris, José Corti, 1995, p.152:

On ne peut s'empêcher de citer ici une des plus belles pages de la Clélie, page rare entre toutes au XVIIe siècle, et qui témoigne d'une technique consommée de la rêverie, d'une rêverie dite «rêverie douce» qui ne semble pas très éloignée de la rêverie-extase, bien qu'il s'agisse plus des conditions de la rêverie que de ses effets dans l'âme; mais ces conditions en disent déjà beaucoup. C'est au cours d'une de ces conversations dans un parc, comme il y en a un grand nombre dans le roman, qu'une jeune femme, Bérélise, prend la parole et parle ainsi:

«Il n'appartient qu'à ceux qui ont le cœur tendre de connoistre les plaisirs d'une certaine espèce de resverie douce qui occupe et qui divertit l'esprit; et qui séduit mesme quelquefois si doucement la raison qu'elle donne mille plaisirs qu'on ne sçauroit définir ... Il n'appartient pas à toutes sortes de gens de se mesler de resver, et il y en a beaucoup qui en parlent qui ne sçavent ce que c'est que de laisser insensiblement esgarer son esprit, en l'abandonnant plutost aux mouvemens de son cœur qu'à la conduite de cette impérieuse raison qui veut qu'on ne pense rien qu'elle n'ait approuvé. Car, pour resver doucement, il faut laisser errer son esprit et le laisser aller sur sa foy; il faut estre seul; il faut estre aux champs; il faut avoir quelque chose dans l'âme qui ne desplaise pas; il faut estre d'un tempérament un peu mélancolique; il faut vouloir ne penser à rien et penser pourtant à quelque chose; ou vouloir penser à quelque chose et ne penser pourtant à rien. Il faut estre capable d'un certain endormissement des sens qui face qu'on croye presque songer les choses à quoy l'on pense; et il faut enfin que l'usage de la raison soit suspendu jusques au point que l'on ne sçache presque où l'on est. Il faut, dis-je, qu'on n'entende que confusément le chant des oiseaux, ou le bruit des fontaines, ou que les yeux mesmes ne voient pas distinctement la diversité des objets…» (Clélie, II, 2, p.890).

Annonce la rêverie-extase de Jean-Jacques Rousseau au siècle suivant «allant toujours plus profond dans la solitude et la plongée en soi-même, à la recherche de son être premier», «mais plus proche encore, semble-t-il, de l'expérience des mystiques du temps dont Mlle de Scudéry doit avoir lu les écrits».


La rêverie poétique selon Bachelard

Gaston Bachelard (1884-1962) attribue à la rêverie poétique la capacité d'ouvrir la conscience subjective à la pluralité des mondes vécus. L'intervention possible de la conscience distingue la rêverie du rêve qui par définition implique le sommeil. La rêverie implique une adhésion aux mondes imaginés, une confiance dans leur réalité propre. Un certain type de rêverie qu'il appelle la rêverie cosmique implique la solitude, nous fait échapper aux occupations sociales. C'est ce type de rêveries que nous retrouvons en Inde, institutionnalisées dans le Renoncement. Bachelard décrit l'iconicité des images et des noms propres. L'image imaginée dans la rêverie et le nom propre prononcé dans la parole intérieure qui anime la rêverie ont le pouvoir d'instaurer la présence de la chose même dont ils sont l'image et le nom.

Gaston Bachelard, La Poétique de la rêverie, Paris, PUF, 1960.

(12) Que d'expériences de métaphysique concrète nous aurions si nous donnions plus d'attention à la rêverie poétique. S'ouvrir au Monde objectif, entrer dans le monde objectif, constituer un monde que nous tenons pour objectif, longues démarches qui ne peuvent être décrites que par la psychologie positive. Mais ces démarches pour constituer à travers mille rectifications un monde stable nous font oublier l'éclat des ouvertures premières. La rêverie poétique nous donne le monde des mondes.
(12) Par l'imagination, grâce aux subtilités de la fonction de l'irréel, nous rentrons dans le monde de la confiance, le monde de l'être confiant, le propre monde de la rêverie.
(13) La rêverie cosmique… est un phénomène de la solitude.
(13) Les rêveries cosmiques nous écartent des rêveries de projets. Elles nous placent dans un monde et non pas dans une société
(131) Le cogito qui pense peut errer, attendre, choisir — le cogito de la rêverie est tout de suite attaché à son objet, à son image. Le trajet est le plus court de tous entre entre le sujet qui imagine et l'image imaginée. […] Un cogito s'assure dans l'âme du rêveur qui vit au centre d'une image rayonnante.
(132) «Soudain une image se met au centre de notre être imaginant. Elle nous retient, elle nous fixe. Elle nous infuse de l'être. Le cogito est conquis par un objet du monde, un objet qui, à lui seul, représente le monde. Le détail imaginé est une pointe acérée qui pénètre le rêveur, il suscite en lui une méditation concrète. Son être est à la fois être de l'image et être d'adhésion à l'image qui étonne. […] Une fleur, un fruit, un simple objet familier viennent soudain solliciter qu'on pense à eux, qu'on rêve près d'eux.
(140) La rêverie est un phénomène spirituel trop naturel — trop utile aussi à l'équilibre psychique — pour qu'on en traite comme une dérivation du rêve, pour qu'on la mette, sans discussion, dans l'ordre des phénomènes oniriques. Bref, il convient, pour déterminer l'essence de la rêverie de revenir à la rêverie elle-même. Et c'est précisément par la phénoménologie que la distinction entre le rêve et la rêverie peut être tirée au clair, puisque l'intervention possible de la conscience dans la rêverie apporte un signe décisif.
(150) Un fruit à lui seul [est] une promesse de monde.
(151) Un cosmos particulier se forme autour d'une image particulière… Le poète donne à l'objet réel son double imaginaire, son double idéalisé. Ce double idéalisé est immédiatement idéalisant et c'est ainsi qu'un univers naît d'une image en expansion.

Bachelard propose une méthode de lecture des cosmologies anciennes que l'indianiste pourrait faire sienne:

(152) Je m'étonne toujours que les historiens de la philosophie pensent ces grandes images cosmiques sans jamais les rêver, sans jamais leur restituer le privilège de rêverie. Rêver les rêveries et penser les pensées, voilà sans doute deux disciplines difficiles à équilibrer. Je crois de plus en plus, au terme d'une culture bousculée, que ce sont là les disciplines de deux vies différentes. Le mieux me semble alors de les séparer et de rompre ainsi avec l'opinion commune qui croit que la rêverie conduit à la pensée. Les cosmogonies anciennes n'organisent pas des pensées, elles sont des audaces de rêveries et pour leur redonner vie il faut réapprendre à rêver. […] Par la cosmicité d'une image nous recevons donc une expérience de monde, la rêverie cosmique nous fait habiter un monde.

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Différents sens du mot Monde

D'après l'Encyclopédie philosophique universelle, PUF, Notions, et le Vocabulaire de Lalande.

Un monde (au singulier) est un tout indépendant:

a) un tout (non un être simple): «les mondes et les autres composés» (Epicure, A Hér. §73),
b) un tout (non le tout): «De l'Univers et des Mondes» (Giordano Bruno),
c) indépendant (selon Platon un vivant, cf. Timée 30b, mais non un organisme, cf. 33c) ;

Le monde est:

1) la totalité des êtres, par opposition à

a) Dieu: «Outre le monde ou agrégat des choses finies il existe quelque Unité» (Leibniz, De Rer. Or. 1697),
b) nature: le monde est l'enchaînement des faits, la nature le système des lois (cf. Cournot, Essai, §343, 1851). Le terme est synonyme d'univers : «On appelle monde ou univers la série des êtres finis tant simultanés que successifs enchaînés les uns aux autres» (Wolff, Cosmologia, §48, 1731).

Cournot oppose monde (sciences historiques et cosmologiques) et nature (sciences théoriques).

2) la totalité absolue, par opposition à l'univers:

Renouvier applique «le nom de Monde [...] à la plus vaste des synthèses, qui comprend et ce qu'on appelle vulgairement monde, univers, et aussi [...] Dieu» (Logique, IV, §42).

Charles Renouvier (1815–1903)

«Le monde est la synthèse des phénomènes objets d'une expérience possible sous une conscience quelconque; j'entends possible logiquement, nonobstant l'ignorance actuelle où peuvent se trouver les consciences données, et indépendamment de leurs puissances réelles. C'est donc l'ensemble de tous les rapports composant la représentation quelconque, tant objectifs que subjectifs, et présents, passés, ou même futurs.» Logique, 2e ed., t. III, p. 8.

Cf. Alexandre Koyré, Du monde clos à l'univers infini.

3) la totalité des hommes, par opposition à l'univers matériel:

«On appelle monde non seulement cet univers que Dieu a fait… mais les habitants du monde» (St Augustin, Sur l'Ep. de Jean, l, §12).

4) ceux qui aiment l'univers et non Dieu:

«Tous ceux qui aiment le monde sont appelés monde» (St Augustin, id.).

La vie sociale des hommes, par opposition à la vie religieuse, à la vie solitaire, à la vie professionnelle: «Vivre loin du monde; homme du monde; aller dans le monde».

5) classe, société ou réunion d'hommes: le monde savant, le monde des affaires.

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Les références européennes rassemblées sur cette page ont pour fin de nous préparer, par la comparaison, à préciser, dans les textes de philosophie en sanskrit, comment s'articulent la «méditation» (dhyāna) ou la «concentration mentale» (samādhi), d'une part, et la vision ou «création mentale» (bhāvanā) d'autre part. Mon hypothèse est que la rêverie, au sens strict, fait le lien entre méditation et vision; la rêverie, selon moi, est partout présente en philosophie et en littérature dans l'Inde, quoique je n'aie pas repéré d'équivalent du mot rêverie en sanskrit. Pas plus d'ailleurs qu'en anglais, contrairement à l'allemand (die Träumerei). J'entends par rêverie une activité mentale, mais qui s'exerce dans la solitude et l'endormissement des sens. «Il faut que notre attention fléchisse, écrit Marcel Raymond (Romantisme et rêverie, Paris, Corti, 1978, p.13), que notre relation à autrui s'affaiblisse, que notre conscience cesse d'être braquée sur un objet (externe ou interne), il faut que nous nous abandonnions en somme au mouvement de notre être intime.» Activité mentale intermédiaire entre méditation et extase comme le notait Rousseau dans la Septième promenade:

«Quelquefois mes rêveries finissent par la méditation, mais plus souvent mes méditations finissent par la rêverie, et durant ces égarements mon âme erre et plane dans l'univers sur les ailes de l'imagination dans des extases qui passent toute autre jouissance.» Cité par M. Raymond, Romantisme et rêverie, p.15.

La méditation est une activité mentale où la part de l'intellect et de la volonté est prépondérante. La rêverie, au contraire, conduit à l'extase lorsque le rêveur a le sentiment de s'approcher d'une réalité qui le dépasse ou même de s'identifier à elle. «Entre ces deux sortes d'activité, l'une d'entraînement intellectuel, l'autre de tension expansive aboutissant à une fixation transcendante, la rêverie peut servir de lien et de lieu de repos, de relâche» (Raymond, ibidem). Le philosophe européen de l'époque romantique qui a le plus strictement décrit ce passage de la rêverie à une méditation plus abstraite est Maine de Biran.

Sur toutes les impressions et les images vagues, qui naissaient de la présence des objets et de mes dispositions, planait le sentiment de l'infini qui nous emporte quelquefois vers un monde supérieur aux phénomènes, vers ce monde des réalités qui va se rattacher à Dieu, comme à la première et à la seule des réalités. Il semble que dans cet état, où toutes les sensations extérieures et intérieures sont calmes et heureuses, il y ait un sens particulier approprié aux choses célestes, et qui, enveloppé dans le monde actuel de notre existence, est destiné peut-être à se développer un jour, quand l'âme aura quitté son enveloppe mortelle.

Maine de Biran, Journal, 17 mai 1815. Cité par M. Raymond, Romantisme et rêverie, p.25.

Paul Bénichou, Le Sacre de l'écrivain (Paris, Corti, 1973, p.37), place à l'horizon de ce texte le «déisme sensible du XVIIIe siècle» dans lequel, pour approcher Dieu, «le point de départ vécu importe plus que l'aboutissement doctrinal». Nous nous souviendrons de cette formule en étudiant dans les dialogues philosophiques du Vedānta en Inde les voies qui conduisent à l'ātman-brahman et leur «point de départ vécu» dans la rêverie. La comparaison s'imposera avec la philosophie du sens intime chez Maine de Biran.