ETHNOGRAPHIE MALAYĀḶAM ET PHILOSOPHIE EN ASIE DU SUD

Le politique, la politique, les polities

Jean-Claude Galey

Rentrée du 8 novembre 2018

Jean-Claude Galey ouvrit le programme 2018–2019 sur le thème de l'anthropologie politique en partant d'une distinction entre:

le politique: le champ social des institutions et des pratiques politiques; catégorie universelle, invariante, que toutes les sociétés travaillent;
la politique: la variété moderne, globalisante, sous laquelle se présente le politique sur la scène contemporaine en Inde depuis l'Indépendance (1947); ce sont les catégories modernes comme la démocratie, les élections, la liberté de la presse, la division des pouvoirs, etc.;
les polities: les différentes formes que revêt le politique dans différentes cultures à différentes époques; les polities sont la dimension culturaliste du politique.

Jean-Claude Galey adaptait à la description du champ politique dans l'Inde contemporaine une distinction forgée par Marcel Gauchet dans l'analyse de notre société (la société européenne ou occidentale).

«La distinction entre le politique et la politique […] prend tout son sens dans une perspective historique. Toutes les sociétés comportent une dimension politique. Dans une seule société, la nôtre (avec l'exception relativement brève et très circonscrite des démocraties antiques), il s'est développé un domaine politique à part, où les acteurs sociaux ont la latitude de faire de la politique. Le domaine des libertés démocratiques où les citoyens se réunissent pour débattre de la chose publique et peser sur elle dans le cadre d'une compétition pour le pouvoir. Je propose de réserver le politique à la désignation de l'essence politique de l'ensemble des sociétés humaines et de garder la politique pour désigner la spécificité de la politique démocratique, avec sa différenciation caractéristique d'un secteur à part des autres activités sociales, axé sur la formation et le contrôle des gouvernements. Nous pouvons dire dès lors: la politique est le visage que prend le politique dans notre société.» Marcel Gauchet, La Condition politique, Paris, Gallimard, 2005, p.532.

Observant sur la longue durée — depuis quarante ans — l'évolution contemporaine des polities traditionnelles dans des Etats princiers qui ont échappé à la colonisation directe, Jean-Claude Galey concluait à une mutation profonde qui pouvait se formuler ainsi: les polities sont contaminées par la politique. Dans la mesure où les personnages qui exerçaient jadis le pouvoir à travers la fonction royale ont réussi à conserver leur position dominante dans le champ politique local, c'est la politique moderne qui leur donne le pouvoir, les polities anciennes ne leur donnent seulement que les réseaux locaux sur lesquels ils peuvent s'appuyer. La fonction royale (les polities anciennes) est entrée dans le moule des institutions démocratiques (la politique moderne).

Arun Bose,
India's Social Crisis: An Essay on Capitalism,
Socialism, Individualism and Indian Civilization
,
Delhi, Oxford University Press India, 1989

Dans la bibliothèque Tessitures (Ecologie et politique en Inde)

La quasi-totalité des administrateurs coloniaux, des historiens occidentaux et des économistes désireux de situer l'Inde dans le système économique mondial (the world-system), l'ont approchée à partir de l'Occident et furent de ce fait incapables de comprendre les aspects dynamiques spécifiques de la société indienne. L'originalité d'un précieux ouvrage de Arun Coomer Bose (1931–) est de présenter avec clarté et érudition quelques rares approches positives qui partent de l'Inde elle-même, qu'il définit comme des positive indo-centric approaches, depuis Adam Smith dans The Wealth of Nations (1776) jusqu'à Louis Dumont dans les cent dernières pages de Homo hierarchicus (1966).

Arun Bose montre le rôle joué par le mouvement fabien (la Fabian Society créée en 1884) et le mouvement théosophique (la Theosophical Society créée en 1875) dans la formation intellectuelle, morale et politique de Gandhi en Angleterre où il fit ses études de droit dans les années 1888-1891. Arun Bose rappelle ce qui est trop souvent occulté: le Congrès National Indien fut fondé en 1885 non pas par des indiens mais par des membres britanniques de la société théosophique, et c'est le mouvement théosophique qui révéla à Gandhi la Bhagavadgîtâ.

Autres lectures choisies

Romila Thapar, The Past As Present. Forging Contemporary Identities Through History, New Delhi, Aleph Book Company, 2014. Cette éminente historienne mène un combat inlassable pour la liberté et la rigueur de la pensée politique en Inde.

Jean-Alphonse Bernard, De l'Empire des Indes à la Republique indienne. De 1935 à nos jours, Paris, Imprimerie nationale (La Documentation française), 1994.

Jean-Alphonse Bernard, Tocqueville in India, Paris, Les Editions d'en Face, 2006.