ETHNOGRAPHIE MALAYĀḶAM ET PHILOSOPHIE EN ASIE DU SUD

Expérience affective (Bhoga)

2009, 2016

Gananath Obeyesekere, Depression, Buddhism, and the Work of Culture in Sri Lanka, dans Arthur Kleinman and Byron Good (Eds.), Culture and Depression. Studies in the Anthropology and Cross-Cultural Psychiatry of Affect and Disorder, Berkeley, University of California Press, 1985, pp. 134—152.

My contention is that what is called Depression in the West is a painful series of affects pertaining to sorrow and is caused by a variety of antecedent conditions — genetic, sociocultural, and psychological. These affects exist in Western society in a relatively free-floating manner: they are not anchored to an ideology and are therefore identifiable and conducive to labeling as illness. But this need not be the case in other societies where these affects do not exist free-floating but instead are intrinsically locked into larger cultural and philosophical issues of existence and problems of meaning.

D'elle-même l'âme est heureuse (svataḥ sukhī)

Le bouddhiste appelle douleur (sorrow) ce que nous nommons dépression. La douleur dans l'expérience vécue d'un bouddhiste n'est pas une maladie, mais la matrice de toute affectivité. Olivier Lacombe explique que l'expérience affective, sanskrit bhoga, est en soi positive et heureuse, mais devient douloureuse lorsque le soi éprouve les fruits agréables ou pénibles des actes accomplis dans les vies passées. Je laisse de côté le vocabulaire spiritualiste d'Olivier Lacombe qui abuse du mot esprit et parle du «lien moral» qui joint l'esprit au corps. Nous devons ici nous libérer de la psychologie chrétienne.

Olivier Lacombe, L'Absolu selon le Vedânta, Paris, Geuthner, 1937; rééd. 1966.

(112) «Par l'union au corps [le soi] entre en fruition du plaisir et de la douleur (sukhaduḥkhabhokṛtva).» (128) «De la racine bhuj, jouir, éprouver, procèdent bhogya, objet d'expérience affective, et bhoktṛ, le sujet de cette expérience.» (133) «Bhoga, l'acte d'éprouver affectivement.» (194) «D'elle-même l'âme est heureuse (svataḥ sukhī), mais par l'efficience des conditions adventices que lui ont mérité ses actes, elle subit toutes les misères de la transmigration (upādhivasāt sāṃsāraḥ). Elle est donc agent (kartṛ), en tant que sujet responsable, et aussi patient (bhoktṛ) en tant qu'elle éprouve nécessairement les fruits agréables ou pénibles de ses actes. Elle est incorporée (śarīrin) par rapport à son propre corps, et corps (śarīra) par rapport à īśvara, l'âme universelle. Elle est manifeste par soi (svayaṃprakāśa)

Occurrences de bhoga dans les YS: II,13; II,18; III,35

Je me sers de deux traductions françaises:
Michel Angot, Le Yogasûtra de Patanjali, le Yogabhâsya de Vyâsa, Paris, Belles Lettres, 2008.
Philippe Geenens, Les Yogasûtra de Patanjali avec le commentaire de Bhoja, Palaiseau, Editions Âgamât, 2003.
Et en anglais de:
Râma Prasâda, Pâtanjali's Yoga Sûtras. With the commentary of Vyâsa and the gloss of Vâchaspati Misra (1912); New Delhi, Munshiram Manoharlal, 1998.
Trevor Leggett, Sankara on the Yoga Sûtras. A full translation of the newly discovered text (1990); Delhi, Motilal Banarsidass, 1992.

La triple maturation des afflictions

Le Yogasūtra enseigne que «si la racine existe, sa maturation est [triple]: jāti (la position dans l'échelle des êtres vivants), āyus (la durée de vie) et bhoga (l'expérience affective)»: Sati mūle tadvipāko jātyāyurbhogāḥ (YS II, 13) "It ripens into life-state, life-time and life-experience, if the root exists" (trad. Râma Prasâda). La «racine» (mūla), autrement dit la cause des «dépôts» ou «résidus» (āśaya) psychiques latents qu'ont laissés en nous les actes accomplis dans nos vies antérieures, ce sont les «afflictions» (kleśa), c'est-à-dire les passions comme la lubricité, la cupidité, l'orgueil ou la colère. L'aphorisme (YS II,13) formule une doctrine de la triple «maturation» (vipāka) des «dépôts de l'action» (karmāśaya), tant que demeurent les «afflictions» qui en sont la «racine». Tant que nous restons sous l'empire des passions, nos actions laissent en nous des traces qui vont mûrir et produire trois sortes de conséquences: la naissance dans une «Condition» (jāti) déterminée, c'est-à-dire la naissance à un niveau déterminé de l'échelle des êtres, une «durée de vie» (āyus) déterminée, dont la longueur ou la brièveté sanctionnent donc notre passé, et telle ou telle qualité d'«expérience [sensible]» (bhoga), plus ou moins riche de sensations plaisantes ou douloureuses. La qualité de nos vies futures, qui résultent de la maturation des résidus laissés en nous par notre Karman, se mesure donc selon trois critères: le statut de chacune des réincarnations dans l'échelle des êtres, la durée plus ou moins longue de telle ou telle réincarnation, et la violence ou la douceur de l'expérience vécue au cours de cette réincarnation. Commentaire de Bhoja (Geenens, 118 corrigé): «Les afflictions, dont la définition a déjà été donnée, sont la racine. Tant que durent et se manifestent ces afflictions, jāti, āyus et bhoga demeurent la conséquence (vipāka) et le fruit (phala) des actions dont la nature (rūpa) est bonne ou mauvaise (kuśalākuśala). La jāti, c'est la condition humaine ou une autre. L'āyus, c'est être attaché (sambandha) pendant longtemps (cirakālam) à un même corps.

bhogā viṣayā indriyâni sukhasaṃvid duḥkhasaṃvicca sukhaduḥkhādīni karmakaraṇabhāvabodhanavyutpattyā bhogaśabdasya /

Les bhogāḥ [masculin pluriel], ce sont les choses sensibles (viṣaya), les organes sensori-moteurs (indriya), la conscience du plaisir (sukhasaṃvid) et la conscience de la peine (duhkhasamvic ca), et les états [psychophysiques] comme le plaisir et la peine (sukhaduḥkhādīni), le mot bhoga (bhoga-śabdasya) ayant pour interprétation (vyutpattyāḥ, génitif féminin singulier) [génitif absolu] le sens (bodhana) de: "émotions (bhāva) qui sont la cause (karaṇa) de l'action (karma)".»

Bhogāpavargārthaṃ dṛśyam (YS II, 18)
prakāśakriyāsthitiśīlaṃ bhūtendriyātmakaṃ bhogāpavargārthaṃ dṛśyam/

«Les objets perçus ont pour dispositions la luminosité, l'activité et la stabilité, pour constituants les éléments naturels et les organes sensori-moteurs et pour finalité la jouissance et la délivrance du sujet percevant.»

Pour définir les choses sensibles, les choses littéralement données «à voir» (DṚŚ- voir > dṛśya, adjectif d'obligation «qui est pour être vu»), plusieurs séries closes et stéréotypées de termes sont combinées.

• la triade disposition—constituants—finalité
• 3 dispositions: luminosité—activité—stabilité, qui ne sont autres que les 3 guna sattva—rajas—tamas
• 11 constituants: 5 éléments de la Nature + 5 organes des sens + 5 organes moteurs + le sens interne
• la dyade ou polarité jouissance—délivrance

Bhoga, l'expérience vécue, est fait de l'histoire des sensations de plaisir et de douleur qui nous affectent tout au long de notre vie. (Commentaire de Bhoja (Geenens, 124): bhogah kathitalaksanah «Bhoga [l'expérience vécue] a pour description un kathita [une histoire de vie].» Glose de Philippe Geenens (p.  124 n. 18): «Kathita. L'histoire individuelle, l'existence, la somme des expériences, avec le discours qui l'accompagne.»

Sattvapuruṣayor… pratyayāviśeṣo bhogaḥ (YS III, 35) «La jouissance (bhoga), c'est de ne pas apercevoir la différence entre l'être (puruṣa) et l'essence (sattva).» «La jouissance (bhoga), c'est l'absence de distinction (a-viśeṣa) dans l'aperception (pratyaya) du couple (*ayor = génitif duel) être (puruṣa) et essence (sattva), alors que dans l'absolu (atyanta-) ils ne se confondent pas (a-saṃkīrṇa), puisque (*tvât = ablatif de cause) l'un existe pour (artha) l'autre (para). La connaissance de l'être (puruṣa-jñāna) naît de (*āt = ablatif) la concentration (saṃyama) sur soi-même (svārthasaṃyamāt)

Dialectique entre le pour-soi (svârtha) et le pour-autrui-en-moi (parârtha), puisque dans le monde des vivants je me vois par les yeux d'autrui, bercé par l'illusion que je coïncide avec moi-même. L'altérité-à-soi-même est le fondement de toute expérience vécue dans le monde des vivants. Excellentes notes de Michel Angot, partic. p. 533 n. 1543 commentant anyaḥ pauruṣeyaḥ pratyayas tatra saṃyamāt puruṣaviṣayā prajñā jāyate qu'il traduit ainsi: «Autre est la représentation du puruṣa. Par le samyama sur cette [représentation] naît la parfaite sapience dont l'objet est le puruṣa». Avec cette note en bas de page: «Non pas une pensée qu'aurait le puruṣa (lequel ne pense pas) mais une pensée dont l'objet serait le puruṣa; pas une pensée du  puruṣa mais une pensée de puruṣa. Tout le § vise à montrer que jamais le mental (sous quelque forme que ce soit…) ne fait l'expérience du puruṣa transcendant.»

Je propose donc de traduire
en empruntant à l'ontologie européenne le couple de mots être et essence

«Autre est l'aperception (pratyaya) de l'être (puruṣa). De la concentration (saṃyama) sur celui-ci (tatra) naît la connaissance (prajñā) qui a l'être pour objet (puruṣa-viṣayā)

Nulle part je ne vois la nécessité d'employer les mots mental ou esprit.

J'ai conscience de proposer un déplacement téméraire (nous libérant du spiritualisme des traductions habituelles) et une interprétation personnelle (rompant avec celles des sanskritistes philologues), en empruntant à la métaphysique européenne le couple de mots être et essence. Les traductions conventionnelles, qui sont toutes spiritualistes, opposent ici la pensée (sattva) et l'Esprit (puruṣa). Quand les traducteurs ne se contentent pas de reprendre tels quels les mots sanskrits sattva et puruṣa sans les traduire, ils traduisent sattva par «le mental» ou «la clarté [= la composante lumineuse de la pensée]» — ce qui est à la fois illisible pour un non initié et réducteur puisque cette traduction rabat l'ontologie sur la psychologie. Je prétends que l'on doit nécessairement traduire ici sattva et puruṣa dans le langage de l'ontologie et non pas dans le langage de la psychologie. En me libérant de toute approche spiritualisante ou psychologisante, m'inspirant de l'ontologie et de l'existentialisme européens, j'analyse bhoga comme expérience affective, être-pour-autrui et être-au-monde ou comme un rapport existentiel à la Terre et aux choses sensibles.