ETHNOGRAPHIE MALAYĀḶAM ET PHILOSOPHIE EN ASIE DU SUD

Humeurs, saveurs, émotions
Le poète et la polysémie du mot sanskrit rasa

Mardi 21 novembre 2006

Le poète, spectateur des événements de ce monde, par la mastication (carvanā) prolongée des émotions qu'il a sous les yeux, en est ému lui-même mais d'une émotion différente de celles des personnages qu'il observe et qui en est la quintessence. L'émotion du poète est aux émotions ordinaires ce que le rasa (saveur, émotion esthétique) est au bhāva (émotion, état affectif).

Nāṭyaśāstra VI 38:

yathā bījād bhaved vṛkṣo vṛkṣāt puṣpaṃ phalaṃ yathā / tathā mūlaṃ rasāḥ sarve tebhyo bhāvā vyavasthitāḥ //

«Comme l'arbre doit son existence à la graine, la fleur et le fruit à l'arbre, de même les rasa sont la racine et, à partir d'eux, tous les bhāva se disposent.»

Lyne Bansat-Boudon, Poétique du théâtre indien. Lectures du Nâtyasâstra, Paris, EFEO, 1992, p.103:

«Le commentaire d'Abhinavagupta ne laisse aucun doute sur l'interprétation qu'il convient de donner à ces lignes:

«L'activité de l'acteur, précédée qu'elle est du poème, s'enracine dans la pensée du poète une fois qu'elle a atteint l'état de généralité (sâdhâranîbhûta). C'est cette pensée qui est véritablement le rasa […]. Ainsi [dans la comparaison] la graine qui est comme la racine [de l'arbre] représente-t-elle le rasa qui se trouve dans le Poète. Car le Poète en vérité est semblable au spectateur […]. Par conséquent l'arbre [y] représente le poème; la fleur y représente l'activité qui est celle de l'acteur sous forme d'abhinaya, etc.; le fruit y représente le plaisir esthétique savouré (rasâsvâda) par le spectateur. Ainsi tout [le processus] est-il fait de rasa

La remarque: «Car le poète en vérité est semblable au spectateur», faite comme en passant, est pourtant essentielle. Elle confirme cette idée, omniprésente dans le raisonnement d'Abhinavagupta, que la poésie et, corrélativement, l'avènement du rasa ne sauraient être dissociés du théâtre ou, pour le moins, de la théâtralité. D'abord parce que le théâtre est la poésie par excellence et permet de porter à son comble l'expérience esthétique mais pour cette raison encore que même la poésie qui n'est pas destinée à être représentée emprunte, en quelque manière, les voies du théâtre: à chaque extrémité de la chaîne, le poète pour écrire, le lecteur de poème pour être instruit et charmé, se font les spectateurs, l'un du spectacle du monde, l'autre de l'œuvre poétique, tandis que leur cœur s'emplit de la prodigieuse liqueur.»

Cette liqueur, c'est la quintessence de toutes les saveurs, de toutes les sèves, de toutes les humeurs du monde vivant ou du monde environnant, si l'on veut bien se souvenir de la nature enveloppante de l'environnement: une biocénose, la Terre et ses habitants dont les émotions (les états affectifs) sont le produit visible de la circulation des humeurs (les fluides vitaux). La théâtralité ne peut se comprendre ici sans la théorie des humeurs. Réciproquement, la circulation des humeurs est mise en scène dans la poésie. Il n'y a pas seulement une physiologie des émotions, il y a aussi un spectacle des émotions et le processus «tout entier fait de rasa» qu'évoque Abhinavagupta n'est pas seulement un processus physiologique. Il est mise en scène et construction par la poésie d'un cadre de participation à tous les événements de ce monde.

RASA
Littéralement «suc, sève, saveur»
Le mot est très tôt affecté au sens de «goût» en rapport avec la liquidité et la sève des plantes.
Il désigne, dans toute la tradition indienne, le plaisir esthétique: «saveur, goût, plaisir esthétique».

Dans la terminologie de la médecine et de la pharmacie ayurvédique, rasa désigne soit un «bouillon», soit très exactement «une saveur en phase aqueuse». La polysémie du mot rasa ne s'explique que par une cosmologie humorale; la circulation des humeurs, sèves et autres fluides vitaux dans la nature constitue une physiologie cosmique. Dans bien des contextes nous pouvons légitimement traduire le mot sanskrit rasa par «les humeurs» au sens de la théorie des humeurs, ces fluides vitaux qui véhiculent les émotions. Sur les emplois du mot rasa dans le contexte de l'esthétique, de la rhétorique et de la théorie des arts vivants, citons l'entrée «RASA» rédigée par Marie-Claude Porcher dans L'Encyclopédie Philosophique Universelle, Paris, PUF, 1990.

«Il s'agit d'un état subjectif de l'auditeur qui se trouve éveillé au contact de l'œuvre littéraire et lui procure une sensation de plaisir. A l'origine du rasa s'exerce une sorte de transfert, l'auditeur recréant pour son propre compte l'expérience originale du poète, "mais cette expérience ne devient rasa que si elle revêt la forme d'un sentiment universel, impersonnel […]" (Louis Renou).»

«Le rasa se fonde sur l'émotion (bhâva) en tant qu'elle accède à la qualité de disposition mentale permanente (sthâyibhâva) lorsqu'elle est consolidée par un certain nombre d'états: les vibhâva («déterminants»), les anubhâva («conséquents») et les vyabhicâribhâva («états complémentaires»), au nombre de trente-trois. Ainsi, lorsque toutes les dispositions théâtrales sont réunies, le srngârarasa («sentiment amoureux») se développe à partir de la rati («amour») qui est son sthâyibhâva. Il a pour déterminant (vibhâva) la présence de l'être aimé, ou encore le clair de lune, les fêtes, etc. Il a pour conséquent (anubhâva) les œillades, les sourires, les étreintes.»

«La théorie du rasa ne se comprend pleinement que dans la perspective d'une esthétique du théâtre (nâtya) tel que le conçoit l'Inde, c'est-à-dire un spectacle total qui se rapproche plutôt de notre opéra. Il n'est donc pas étonnant de retrouver la liste des rasa appliquée aussi bien à la musique, à la peinture, à la danse indiennes qu'au kâvya (poésie classique).»

Bharata [l'auteur mythique du Nâtyasâstra] distingue quatre rasa fondamentaux générant chacun un corollaire: srngâra (l'amoureux) d'où procède hâsya (le comique), raudra (le furieux) d'où karuna (le pathétique); vîra (l'héroïque) d'où adbhuta (le merveilleux); et bhîbatsa (l'odieux) d'où bhayânaka (le terrible). Retenons la capacité des humeurs et autres fluides vitaux de véhiculer et transférer des émotions d'un bout à l'autre de la grande chaîne des êtres dans la Nature, et la vocation du poète qui est de mettre en scène cette circulation des humeurs.