ETHNOGRAPHIE MALAYĀḶAM ET PHILOSOPHIE EN ASIE DU SUD

Quand la personne est sans âme

24 janvier 2011. Refondu en 2019

Jonardon Ganeri, The Concealed Art of the Soul,
Oxford, OUP, 2007, Chapter 6
"The Imperfect Reality of Persons", pp. 157–184.

Aux lecteurs philosophes de langue française, le Self anglo-saxon présente une difficulté quasiment insurmontable. Même s'il m'est souvent impossible d'échapper à cette facilité de langage et de pensée, je répugne à utiliser un calque de l'anglais en français et à parler du Soi. Cela revient à gommer la difficulté et escamoter le mot qui fâche, comme lorsque je me sens obligé de dire local ou lointain pour ne pas prononcer le mot indigène ou exotique. Il n'est pas politiquement correct de dire «la langue indigène» ou «un pays exotique», et dans le langage inclusif d'aujourd'hui on doit dire «la langue locale» ou «les sociétés du regard éloigné». C'est ainsi que les philosophes empiristes d'aujourd'hui disent the Self pour ne pas dire l'âme. Dans mon combat contre l'empirisme et le langage inclusif (au sens politiquement correct du mot), je trouve un soutien chez les philosophes bouddhistes comme Vasubandhu et surtout leur interprète Jonardon Ganeri qui tire parti de sa double compétence dans la philosophie analytique anglo-saxonne et dans la philosophie indienne et bouddhique.


«La non existence d'une âme de la personne»
Vasubandhu, Pudgala-nairātmya

Vasubandhu en Inde au 4e–5e siècle de notre ère se fit le champion de la thèse réductionniste selon laquelle une personne n'est rien de plus qu'une série d'états ou événements physiques et mentaux et l'ensemble des relations entre ces états. Ce réductionnisme est développé à nouveaux frais en Occident aujourd'hui par des philosophes comme Derek Parfit, dans Reasons and Persons (Oxford, 1984), qui se réfère au bouddhisme en faisant un contresens. Il assimile à tort le bouddhisme à un nihilisme. Comme l'explique Ganeri (Concealed Art, 161), Derek Parfit renvoie dos à dos les rationalistes européens et les bouddhistes. D'un côté, Parfit rejette la thèse cartésienne (Cartesian View) selon laquelle nous sommes, au moins en partie, des âmes ou substances immatérielles. D'un autre côté, Parfit rejette la thèse bouddhique (Buddhist View) selon laquelle il n'existe pas de personnes mais seulement des flux d'expérience sensible, there are no persons but only streams of experience. Parfit soutient une troisième thèse, le Réductionnisme, selon laquelle notre existence n'est que l'existence d'un corps qui est le support de processus mentaux et d'événements. Notre identité à travers le temps n'est que la continuité de ces processus physiques et psychologiques.

Derek Parfit fait témérairement référence (Reasons and Persons, p. 502) à une citation du canon Pāli que fait Vasubandhu dans le Pudgala-nairātmya, titre que Ganeri traduit par Refutation of the Theory of a Self et qui signifie exactement pour moi en français «La non existence d'une âme (ātman) de la personne (pudgala)». Cette citation va nous servir de pierre de touche pour désamorcer toute polémique en écartant toute lecture approximative de Vasubandhu.

Je cite l'éd. sanskrite de Swami Dwarikadas Sastri (Bauddha Bharati), p. 1208:

asti karma, asti vipākaḥ, kārakas tu nopalabhyate. ya imāṃś ca skandhān nikṣipati, anyāṃś ca skandhān pratisandhāty anyatra dharmasaṃketāt.

Je rassemble un florilège des traductions existantes.

La plus inexacte est celle de Stcherbatsky citée par Parfit: 'There are acts, and also their consequences, but there is no agent who acts... There is no person, it is only a conventional name given to a set of elements.' A comparison with the now available Sanskrit text reveals that something has gone wrong here. First, the term saṅketa has been [translated] according to the more technical meaning 'conventional name' rather than the more natural and modest '(causal) agreement'.

Revenons à des traductions plus exactes de Vasubandhu.

Traduction Louis de La Vallée Poussin, L'Abhidharmakosa de Vasubandhu, [Volume V,] Septième et huitième chapitres. Neuvième chapitre ou Réfutation de la doctrine du Pudgala, Paris-Louvain, 1925, pp. 227–302.
(Volume V, p.260) «Il y a acte; il y a rétribution; mais, en dehors de la production causale des dharmas [qui donne l'impression d'un agent permanent], on ne constate pas l'existence d'un agent qui abandonne ces éléments-ci et prenne d'autres éléments.»

Commentaire: La Vyâkhyâ explique: dharmasamketād iti prātītyasamutpādalakṣaṇāt «en dehors de la combinaison des dharmas c'est-à-dire en dehors de la causation successive des dharmas»; et ailleurs (ad iii. 18): saṃketa = hetuphalasaṃbandhavyavasthā. — Mais [le] Paramârtha comprend samketa «désignation métaphorique», d'où la traduction: «On ne constate pas l'existence d'un agent excepté quand, conformément à l'usage mondain, on dit des dharmas qu'ils sont un Pudgala».

Traduction Kapstein: Matthew T. Kapstein, Reason's Traces. Identity and Interpretation in Indian and Tibetan Buddhist Thought [2001], New Delhi, OUP, 2003): pp. 349ff.; p. 362: 'So it is, O monks, that there is action, there is ripening [of the effects of action], but no actor is apprehended who casts off these bundles and links up with other bundles, except for what are called regular principles.'

Traduction Duerlinger: James Duerlinger, Indian Buddhist Theories of Persons. Vasubandhu's "Refutation of the Theory of a Self", London and New York, RoutledgeCurzon, 2005, p. 88: 'Oh bhiksus, there is action and its maturation, but no agent is perceived that casts off one set of aggregates and takes up another elsewhere apart from the phenomena agreed upon [by us to arise dependently].'


Pas de personne qui ne soit faite d'agrégats

Vasubandhu dans ce passage ne nie pas l'existence des personnes, mais affirme seulement qu'elles se composent d'agrégats (skandha). Contrairement à ce qu'affirmait Parfit, rien dans ce passage n'indique que pour le Bouddha les personnes soient des fictions ni que les noms propres, les noms de personnes soient purement conventionnels, c'est-à-dire des désignations métaphoriques ou fictives. Les adversaires de Vasubandhu sont les Pudgalavâdins qui conçoivent le rapport de la personne à l'agrégat des éléments psychophysiques sur le modèle de l'entaille sur une surface ou du feu dans un carburant (relation adjectivale), tandis que Vasubandhu conçoit ce rapport sur le modèle d'un organisme (relation compositionnelle).

(Ganeri, 165) The Pudgalavâdin is using the metaphor of fire and fuel to explain a sense in which there can be relations of conceptual and ontological dependence between two things. Parfit distinguishes, among various sorts of ontological dependence, between adjectival and compositional ontological dependence. The first is illustrated by the relation between a dent [une entaille] and a surface; the second by the relation between a tree and the cells of which it is composed.

Traduction Louis de la Vallée Poussin (Volume V, p.233-234):

Le Vâtsîputrîya [ = Pudgalavâdin]. — Je dis que le Pudgala est; je ne dis pas qu'il soit une entité; je ne dis pas qu'il existe seulement en tant que désignation des éléments (skandhas): pour moi la désignation «Pudgala» a lieu par rapport aux éléments (skandhân upâdâya) actuels, internes, assumés.
Le Vâtsîputrîya. — Ce n'est pas ainsi que je conçois le Pudgala et ses relations avec les éléments, mais bien comme le monde conçoit le feu et ses relations avec le combustible. Le monde conçoit le feu «par rapport au combustible» (indhanam upâdâya): il ne conçoit pas le feu indépendamment du combustible; il croit que le feu n'est ni identique au combustible ni autre que le combustible. Si le feu était autre que le combustible, le combustible ne serait pas chaud; si le feu était identique au combustible, le «comburé» serait le comburant. De même nous ne concevons pas le Pudgala comme indépendant des éléments; nous tenons que le Pudgala n'est ni identique aux éléments ni autre que les éléments: s'il était autre que les éléments, il serait éternel (sâsvata) et donc inconditionné (asamskrta); s'il était identique aux éléments, il serait susceptible d'anéantissement (uccheda).

Traduction Duerlinger (p. 73):

[The Pudgalavâdins assert that] a person is not substantially real (dravyatah) or real by way of a conception (prajñaptitah), since he is conceived in reliance upon (upâdâya) aggregates which pertain to himself, are acquired, and exist in the present...
(74) [They say that a person is conceived] in the way in which fire is conceived in reliance upon fuel. [They say that] fire is conceived in reliance upon fuel, [and yet] it is not conceived unless fuel is present and cannot be conceived if it either is or is not other than fuel...
Similarly, [they contend,] a person is not conceived unless aggregates are present, [and] if he were other than aggregates, the eternal transcendence theory [that a person is substantially real] would be held, and if he were not other than the aggregates, the nihilism theory [that a person does not exist at all] would be held.


La personne est toute entière dans l'expérience sensible

J'ai besoin d'un vocabulaire en français pour traduire aussi exactement que possible, pour nous au 21e siècle la formule de Vasubandhu skandhān upādāya, et les formules qu'emploient les érudits comme Duerlinger (p.73) et Ganeri (p.165) en langue anglaise pour en rendre compte, en particulier in reliance upon pour traduire upādāya et pour préciser ce qui distingue les thèses philosophiques en concurrence. Il y a non pas trois mais quatre thèses philosophiques en présence.

  • La thèse de l'existence de l'âme (ātman), transcendante et éternelle;
  • La thèse nihiliste selon laquelle les personnes sont des fictions;
  • La thèse des Pudgalavâdins, thèse d'une composition adjectivale de la personne, selon laquelle la personne, attachée au flux de l'expérience sensible, a pour support des agrégats (skandha) d'éléments physiques et psychologiques, comme le feu a pour support le combustible;
  • La thèse de Vasubandhu, thèse d'une composition organique de la personne, selon laquelle la personne, attachée au flux de l'expérience sensible, est toute entière dans des agrégats d'éléments physiques et psychologiques, comme le feu est tout entier dans le combustible en train de brûler et pour autant de temps qu'il brûle.

La personne est toute entière dans le corps vivant et l'expérience vécue, pour autant qu'elle vit et se compose de l'expérience vécue. La thèse de Vasubandhu implique une réfutation de l'existence de l'âme, pudgalanairātmya, et nous-mêmes en français nous pouvons faire l'économie d'un calque du mot anglais Self pour la formuler.