ETHNOGRAPHIE MALAYĀḶAM ET PHILOSOPHIE EN ASIE DU SUD

Récit et identité personnelle

2 avril 2013

La rencontre d'une forme moderne de réductionnisme dans la philosophie analytique occidentale (qu'illustre ci-dessous Derek Parfit) et d'une lecture contemporaine des textes philosophiques du bouddhisme (que proposait Bimal K. Matilal) donna matière à une controverse qui tournait autour de la place du récit (narrative) dans la construction de l'identité personnelle et de la narrativité comme moyen de connaissance philosophique. Cette controverse se développa en Inde — où Attipat K. Ramanujan fut de ceux qui ont le plus fortement défendu la thèse d'une valeur cognitive de la narrativité — autant qu'en Occident.

"Recent renewed discussion in the West about the question of personal identity and the self has mainly centered around (what is now called) 'reductionism' versus 'nonreductionism'. The reductionist holds that the fact of a person's identity over time just consists in the holding of certain particular facts that can be described without the assumption that a persistent self exists. A person's existence means occurrence of a series of interrelated physical and mental events in a brain and a body [1]. The nonreductionist, however, holds that there are some additional facts over and above those required by the reductionists. This new reductionist view has been claimed to mandate a change in self-perception that provides additional support for the moral theory of consequentialism [2] by rejecting the classical self-interest theory [3]. Since the Buddhist is sort of a reductionist in respect to his conception of selfhood, some Buddhological scholars [4] have been delighted to see this new trend in the analytical tradition."

Bimal K. Matilal, The Perception of Self in the Indian Tradition, in R. T. Ames, Ed., Self as Person in Asian Theory and Practice, Albany NY, SUNY Press, 1994; repr. in Jonardon Ganeri (Edited by), The Collected Essays of Bimal Krishna Matilal: Philosophy, Culture and Religion, [Volume 1:] Mind, Language and World, New Delhi, OUP, 2002, Ch. 18, pp. 299–314. Ici, pp. 202–3.

[1] C'est une citation presque littérale de Derek Parfit, Reasons and Persons, p. 211: "A person's existence just consists in the existence of a brain and body, and the occurrence of a series of interrelated physical and mental events."
[2] Conséquentialisme: La valeur morale d'une action dépend seulement de ses conséquences.
[3] Théorie classique de l'intérêt personnel: Chaque personne vise les actions dont les retombées seront les meilleures pour elle et qui feront que la vie pour elle aille le mieux possible.
[4] Allusion péjorative à Steven Collins par exemple; mais désormais des «philosophes de profession» et non pas des «érudits» (scholars) animent cette controverse.

La nouvelle version du réductionisme qui rapproche la philosophie analytique de la conception bouddhique de l'impermanence du Soi est celle que formule Derek Parfit dans Reasons and Persons, Oxford, Clarendon Press, 1984, p. 341 (cité par Kapstein, p. 292):

It becomes more plausible, when thinking morally, to focus less upon the person, the subject of experiences, and instead to focus more upon the experiences themselves. It becomes more plausible to claim that, just as we are right to ignore whether people come from the same or different nations, we are right to ignore whether experiences come from the same or different lives. Matthew Kapstein, Review: Collins, Parfit, and the Problem of Personal Identity in Two Philosophical Traditions: A Review of "Selfless Persons" and "Reasons and Persons", Philosophy East and West, Vol. 36, No. 3, July 1986, pp. 289–298.

Opposition entre Discours et Histoire

Cf. Emile Benveniste, Problèmes de linguistique générale, Paris, Gallimard, 1966, p. 238. Les temps du verbe en français se distribuent en deux systèmes distincts et complémentaires. «Ces deux systèmes manifestent deux plans d'énonciation différents, que nous distinguerons comme celui de l'histoire et celui du discours

Les uns, tel Jerome Bruner en Occident que rejoignent Steven Collins ainsi que Michel Hulin et François Chenet en France qui sont philosophes de profession avant même d'être indianistes, soutiennent la thèse selon laquelle le récit (la narration, l'art de raconter des histoires) est un moyen de connaissance certes différent des opérations logiques mais tout aussi fondamental pour la philosophie, et que la pensée systématique d'un côté, la pensée narrative de l'autre ne sont pas réductibles l'une à l'autre.

Les autres, tels Derek Parfit et Galen Strawson (Against Narrativity, Ratio (new series), Vol. XVII, No. 4, December 2004, pp. 428–452) que rejoint Bimal K. Matilal, estiment qu'une description complète de la réalité peut être produite en faisant totalement l'économie du langage du récit et de la personnalité. Autrement dit, la pensée systématique (le discours au sens de Benveniste) se suffit à elle-même dans l'exercice de la philosophie, sans qu'il soit nullement besoin d'y faire une place à la pensée narrative. Tout rapprochement de la philosophie avec la littérature est alors condamné.

Cette controverse est exemplaire, parce qu'elle remet simultanément en question les deux lignes de démarcation sur lesquelles la philosophie européenne a construit son enfermement: celle qui disqualifie les pensées de l'Inde en les renvoyant du côté de la littérature et de la religion, et celle qui disqualifie la narrativité, donc la littérature de fiction, comme moyen de connaissance philosophique.