ETHNOGRAPHIE MALAYĀḶAM ET PHILOSOPHIE EN ASIE DU SUD

Harold C. Conklin
Rizières en terrasse aux Philippines
Les Ifugao avant l'ethnographie globale

Séminaire du 17 février 2016 pour Christine Laurière
(enseignements en M1 d'anthropologie)

Les ethnologues aujourd'hui décrivent les Ifugao, sur les pentes montagneuses aux Philippines, insérés dans les réseaux mondialisés de migration économique. Les femmes, qui du temps de Conklin, travaillaient dans les champs et les jardins, ont abandonné le travail manuel lié à l'agriculture pour tenir une boutique, prendre un emploi à la ville ou partir sous contrat (female contract labour) quelques années à l'étranger d'où elles envoient de l'argent à leur famille (cash remittances), donnant au monde local ifugao une dimension globale. Une partie de l'argent qu'elles envoient est investi dans de nouvelles plantations (new commercial agricultural crops) comme des champs de haricots verts destinés au marché national. C'est ainsi qu'une partie des terres jadis dédiées à la riziculture inondée ont été transformées en jardins. Local et Global, Genre, Migration, Mondialisation, Marché national sont les nouveaux concepts et les nouvelles problématiques de cette ethnographie globale, que Harold C. Conklin (1926-2016) n'a pas connus. Les rizières en terrasse, dont Conklin fit l'icône du monde écologique, social et culturel des Ifugao, n'ont pas toutes disparu, mais elles ont été patrimonialisées.

Un autre secteur de l'ethnographie globale s'est emparé des Ifugao: l'anthropologie du tourisme, qui participe à la sauvegarde du paysage, et l'anthropologie des droits de propriété intellectuelle des peuples autochtones — c'est-à-dire l'anthropologie des savoirs indigènes — sur les systèmes agricoles, la biodiversité et les techniques de construction, d'irrigation et de culture dans les rizières. La patrimonialisation, cependant, est un appauvrissement dramatique des traditions; dévitalisées, muséographiées, elles sont orphelines des virtuoses (au sens de Max Weber) qui jadis les transmettaient d'une génération à l'autre dans leur complexité. Nous ne saurions donc presque rien de ces savoirs anciens dans leur complexité s'ils n'avaient été recueillis — dans la langue indigène — et interprétés par Conklin quand ils étaient encore bien vivants, au cours de dix-huit ans d'enquête ethnographique de 1961 à 1979.


Ethnographic Atlas of Ifugao

Les premières enquêtes de Harold C. Conklin (1926-2016) aux Philippines chez les Hanunóo, contemporaines de celles de Georges Condominas au Vietnam au tournant des années 1950, contribuèrent à fonder la New Ethnography américaine. Je me limite à quelques illustrations de sa méthode prises dans le chef d'œuvre qui couronne la deuxième partie de ses enquêtes ethnographiques, son Ethnographic Atlas of Ifugao.

Harold C. Conklin, Ethnographic Atlas of Ifugao: A Study of Environment, Culture and Society in Northern Luzon. With the special assistance of Puggüwon Lupâih and Miklos Pinter. New Haven, Conn., Yale University Press, 1980. Published with the cooperation of the American Geographical Society of New York, vii+115p., bibl., index, 188 ph. (dont 5 pleine-page), 57 pl. de cartes couleurs, 9 tabl., 41x45cm.

Les montagnards qu'a étudiés Conklin aux Philippines, d'abord les Hanunóo sur l'île de Mindoro (années 50) puis les Ifugao sur l'île de Luzon (entre 1961 et 1979), pratiquaient tous l'agriculture sur brûlis — essartage, swidden cultivation. Mais l'originalité des Ifugao est de cultiver le riz dans des rizières en terrasses, étagées sur les pentes montagneuses entre 600m et 1000m d'altitude.

L'Ethnographic Atlas of Ifugao est une monographie possédant unité de lieu (50km2 dans la vallée et le district de Banaue, province d'Ifugao, au centre de l'île de Luzon, Philippines), unité de temps (le cycle des saisons et des activités agricoles) et unité de langue: la langue ifugao utilisée sans interprète. Conklin y étudie «les structures du comportement (patterns of behavior) culturellement significatives» chez les Ifugao:

(Atlas, p.1, col.3)

This is an ethnographic atlas in that it forms part of an effort to record and describe the culturally significant patterns of behavior in a particular society. It is based on, though not limited to, a long period of intimate study and residence in one community, knowledge and use of the local language, and the employment of a wide range of observational and recording techniques, including direct participation in everyday activities and a greater emphasis on work with individual members of the society than on secondary sources or survey data.

Le point crucial de cette ethnographie est l'articulation entre les rizières en terrasse en aval et plusieurs sortes de terrain boisé en amont, qui étaient encore du temps de Conklin le lieu d'une agriculture sur brûlis traditionnelle. Bien que riziculteurs passionnés, en effet, les Ifugao pratiquaient aussi l'essartage ou agriculture sur brûlis au-dessus de leurs terrasses inondées. Ils produisaient dans les essarts principalement des patates douces. Avant de lire Conklin pour avoir une description précise de la façon dont s'articulaient traditionnellement les essarts et les rizières, j'ai cherché dans la littérature récente une description de la situation au tournant des années 2000.

Rachel Guimbatan and Teddy Baguilat Jr, Misunderstanding the notion of conservation in the Philippine rice terraces – cultural landscapes, International Social Science Journal, Volume 58, Issue 187 (March 2006): 59–67.

En amont des rizières chaque famille possède des parcelles boisées (woodlots), que Conklin en ifugao nommait pinügu et qu'on appelle aujourd'hui muyong. Cette zone-tampon (buffer) entre la forêt publique située plus haut et les rizières et les terre-pleins d'habitation en contrebas, a une fonction cruciale dans l'écosystème. Les muyong, propriété privée, fournissent le bois de chauffage, les matériaux de construction, des aliments et des remèdes, et surtout, situés en amont des rizières inondées, ils constituent la zone primaire de recharge en eau. Conklin (Atlas, p.8) distinguait les parcelles boisées (pinügu, woodlots) et les essarts (häbal, swidden), deux catégories de terres qui sont réunies aujourd'hui dans la catégorie de muyong dont la définition et le périmètre sont imprécis. C'est que l'agriculture sur brûlis a cessé d'être pratiquée; les terres restées en jachère se sont naturellement régénérées et, plantées de jeunes arbres, sont devenues des jardins. La complémentarité entre terres sèches en amont et rizières inondées en aval continue de structurer le paysage et donner sa logique à l'écosystème, mais on ne peut sortir de l'imprécision des catégories dans la littérature récente qu'en se reportant à la cartographie, aux analyses minutieuses et à la terminologie indigène rassemblées dans l'Atlas de Conklin.


L'espace et le temps
Calendrier agricole, en amont et en aval

Trois types de culture des terres et de productions agricoles: les rizières en terrasses (pond-field rice), les patates douces dans les essarts, les arbres dans les parcelles boisées. Comment se répartissent-elles dans le temps, c'est-à-dire le cycle des saisons, et dans l'espace, c'est-à-dire de haut en bas sur le versant des collines?

Atlas, p.1 col.1

Everywhere, local economic activities are directly related to the agricultural and ecologically attuned management of fields and woodland — of ponded terraces, dry clearings (swiddens), and private forests (woodlots). Shifting cultivation of sweet potatoes on less-well-watered slopes complements the inundated terraced production of rice. Individual holdings are small and irregularly scattered within a radius of a few kilometers. Most owners try to live near larger parcels of permanent property. The area is divided into long-established agricultural districts, each of which follows a similar annual round of four seasons reflecting climate and elevation on one hand and stages of work primarily connected with rice cultivation on the other:


calendrier


In the above diagram concentric rings with banded markings indicate generalized seasonal alternations of peak planting and harvesting activities for pond-field rice (inner ring); swidden root crops (principally sweet potato, middle ring); and woodlot trees (outer ring). On these bands, harvest periods are shown by solid tone [noir]; planting periods by hatching [hachuré]; periods of nonpeak activity (same crops) by stippling [pointillé].


Etagement des terres sur les pentes montagneuses

L'écosystème repose essentiellement sur la complémentarité entre la forêt en amont et la rizière en aval.


Forêt et rizière


Source: Rachel Guimbatan and Teddy Baguilat Jr, Misunderstanding the notion of conservation in the Philippine rice terraces — cultural landscapes, International Social Science Journal, Volume 58, Issue 187 (March 2006): 59–67; p.62

Parmi les huit catégories de terres et formations végétales énumérées par Conklin (Atlas, p.7 col.4), les plus importantes, classées suivant leur position, des plus hautes en amont aux plus basses dans les vallées, sont:

'inalähan, forest, forêt [absente sur le schéma ci-dessous dessiné par Acabado]
häbal, swidden [que dans sa thèse Acabado nomme uma], essart
pinügu, woodlot [muyong dans la littérature récente], parcelle boisée
payo, pond field, champ en eau, rizière en terrasse inondée [irriguée]
na'ïlid, drained field, champ drainé ou jardin
latängan, house terrace [labangan], parcelle résidentielle, terre-plein d'habitation

et sont ainsi disposées dans l'espace selon Acabado:


Etagement


Stephen Acabado, 'The archaeology of Ifugao agricultural terraces: Antiquity and social organization (Ph.D. diss., University of Hawai'i, 2010), p.83. Repris dans Stephen Acabado, The Ifugao agricultural landscapes: Agrocultural complexes and the intensification debate, Journal of Southeast Asian Studies, Volume 43, Issue 03 (October 2012): 500–522; p.503:

Within a particular watershed, several types of land-use categories make up the agricultural system: two types of forest cover – 'inalähan (upslope public forests often composed of open-access communal areas) and muyong (privately owned woodlots managed with definite boundaries); häbal (swidden; unirrigated slopeland, cultivated with root crops, usually, sweet potatoes); labangan (house terraces; residential sites); na'īlid (drained fields; levelled terraced areas for cultivation and drainage of dry crops such as sweet potatoes and legumes); and payo (irrigated rice fields; levelled, terraced farmland, bunded to retain water).

An important aspect of Ifugao agricultural terrace ecology and maintenance is the land-use category of muyong/pinugo, or privately owned woodlots. These woodlots serve as the watershed of a particular terrace system and are invaluable for terraces whose primary source of water are the springs located in these woodlots. Although hydrologic studies in the last three decades suggest that heavy forest cover actually results in more groundwater usage, these woodlots protect low-lying fields from runoff and erosion, and maintain the supply of surface and irrigation water (through cloud-intercept), stabilise relative humidity, and improve the soil's nutrients and physical and chemical properties. Indeed, more logging in the vicinity of Banaue in the early 1980s accelerated runoff and evapotranspiration, exacerbating Ifugao's water shortages during the dry season.


Pas de riz pluvial en Ifugao

Georges Condominas, dans son compte rendu (p.104), est particulièrement sensible, du fait qu'elle implique les Mnong Gar des Hautes Terres du Vietnam, à la distinction que fait Conklin entre un système d'essartage partagé avec d'autres pratiques agricoles comme la riziculture inondée, comme c'est le cas chez les Ifugao, et un integral system où l'essartage constitue la seule mise en valeur des sols, comme chez les Mnong Gar ou les Hanunóo de Mindoro (auxquels Conklin avait consacré sa thèse). Certes les Ifugao, comme le note Condominas, consacrent à l'essartage un nombre important de journées de travail, comparativement à d'autres sociétés pratiquant le système partiel, mais leur originalité est de ne pas semer de paddy dans les essarts.

Deux modes de production du riz: en terrain sec (riz pluvial), ou dans les rizières (riz irrigué).

Pas de riz pluvial ici. Alors que chez les riziculteurs du continent (Laos, Vietnam) l'apport principal de l'essart reste le riz, chez les Ifugao sa production première est la patate douce (et uniquement cette plante sur un champ nouvellement défriché), le riz étant exclusivement cultivé dans les pond fields. A la polarité entre forêt et rizière inondée vient se superposer une polarité entre patate douce dans les essarts et paddy dans les champs inondés. Ces polarités sont culturelles plus encore qu'écologiques.


Orientations de lecture

Magnifique hommage de Georges Condominas à la suite de la publication de l'Ethnographic Atlas of Ifugao en 1980 [en ligne sur Persée]: Georges Condominas, Un Chef-d'œuvre de l'ethnographie, L'Homme, Année  1984, Volume 24, Numéro 2, pages 97-108.

Nicole Revel-Macdonald, L'œuvre de H. C. Conklin: Étude des savoirs traditionnels des montagnards aux Philippines, Études rurales, n°89/91 (1983): L'Asie du Sud-Est entre la Chine et l'Inde. Agriculture et pouvoirs, pp. 231–237.

Collection de ses principaux articles publiée en 2007: Fine Description: Ethnographic and Linguistic Essays by Hal Conklin, Edited by Joel Kuipers and Ray McDermott, Yale University Council on Southeast Asia Studies; Monograph Series #56, 2007. 535 pp.

World Heritage List    Rice Terraces of the Philippine Cordilleras
http://whc.unesco.org/ en/ list/722

FAO   Parviz Koohafkan and Miguel A. Altieri, Globally Important Agricultural Heritage Systems A Legacy for the Future, Food and Agriculture Organization of the United Nations, Rome, 2011
http://www.fao.org/fileadmin/ templates/ giahs/ PDF/ GIAHS_ Booklet_ EN_ WEB2011.pdf

Stephen Acabado, The Ifugao agricultural landscapes: Agrocultural complexes and the intensification debate, Journal of Southeast Asian Studies, Volume 43, Issue 3 (October 2012): 500–522.

Nombreuses et importantes publications sur son site: http://www.stephen-acabado.com

Rachel Guimbatan and Teddy Baguilat Jr, Misunderstanding the notion of conservation in the Philippine rice terraces – cultural landscapes, International Social Science Journal, Volume 58, Issue 187 (March 2006): 59–67.
Rachel Guimbatan, Teddy Baguilat, Malentendus au sujet de la notion de conservation des rizières en terrasses, paysages culturels des Philippines, Revue internationale des sciences sociales 2006/1 (n° 187): 63–71.
Deirdre McKay, Cultivating New Local Futures: Remittance Economies and Land-Use Patterns in Ifugao, Philippines, Journal of Southeast Asian Studies, Vol. 34, No. 2 (Jun., 2003): 285-306.
Deirdre McKay and Carol Brady, Practices of place-making: Globalisation and locality in the Philippines, Asia Pacific Viewpoint, Vol. 46, No. 2 (August 2005): 89–103.