ETHNOGRAPHIE MALAYĀḶAM ET PHILOSOPHIE EN ASIE DU SUD

La noria et l'horloge à eau
Représentations du temps cyclique

4 mars 2021

Dans L’Eau, miroir d’une société (2004), Olivia Aubriot décrit l’horloge à eau utilisée jusqu’à 1960 à Aslewacaur (Népal) pour mesurer le temps, de jour comme de nuit, indépendamment du mouvement du soleil ou des étoiles, en vue de segmenter le temps d’irrigation à répartir entre différentes rizières. La roue à eau, noria en arabe, était traditionnellement une roue portant sur sa périphérie une série de godets en bambou femelle pour élever l’eau et la réverser dans des biefs ou canaux de dérivation pour l'irrigation. L’horloge à eau et la roue à eau représentaient en Asie du sud, jusqu’à la seconde moitié du vingtième siècle, un modèle de gestion technique et une représentation empirique du temps cyclique.

La noria et le saṃsāra

Je suis parti d'une intuition de Paul Masson-Oursel (1882-1956), qui fut Directeur d’études à l’EPHE (Sciences religieuses) à partir de 1927 (Religions de l’Inde). Paul Mus fit un sort à cette intuition de Paul Masson-Oursel dans un article classique de 1937 sur la notion de temps réversible, dont je reproduis ci-dessous une page où il définit la délivrance dans le bouddhisme canonique.

(Paul Mus, La notion de temps réversible, p.10) La délivrance s'obtient en arrêtant, par la cessation du désir, tout ce qui procédait, de proche en proche, du terme initial, savoir: ignorance, formations (saṃskāra), connaissance, nom et corps..., attachement à l'existence, existence, naissance, vieillesse et mort, et ainsi de suite in aeternum. Il y a alors arrêt du processus. Les textes toutefois envisagent, comme une condition préalable, son inversion: l'esprit doit s'exercer à le parcourir non seulement dans l'ordre direct (anulomam) mais encore à rebours (patilomam, skr. pratilomam, «à rebrousse poil»). Est-ce là une simple indication pédagogique, tendant à l'acquisition d'une parfaite maîtrise de la liste, ou bien est-il permis de lui attribuer une portée philosophique? Dénote-t-elle une réversibilité du temps? Sans poser cette question, M. P. Masson-Oursel a noté le renversement du processus dans un travail où il s'est attaché à éclaircir un des aspects (l'un des plus anciens sans doute) du symbolisme si touffu de la Roue des Existences:

(Paul Masson-Oursel) «Le terme de saṃsāra évoque par son étymologie la notion d'un flux torrentiel qui charrie les existences (sam «ensemble, continûment, en interdépendance» + sarati «couler, courir»)… [ou bien c'est] un milieu dans lequel se trouve l'existence humaine, un ensemble de conditions physiques ou métaphysiques desquelles dépend cette existence. Il se compose, ce milieu, de l'ensemble des mouvements constitutifs du monde. D'où l'expression upanishadique ā-saṃsārāt «depuis le début du monde» et cette théorie de la Śvetāśvatara Upaniṣad vi.16 (la plus ancienne mention brahmanique du saṃsāra): à sthiti, la permanence, s'oppose saṃsāra, le changement. Un immense mécanisme produit tout le devenir et les Hindous se le représentent comme une machine cosmique aux mouvements rotatifs. Śvetāśvatara i.4 nous apprend avec précision qu'une seule rotation, mais effectuée en des sens différents, explique les deux processus (asservisssement et libération). Il nous révèle du même coup quel engin de l'industrie humaine servait de prototype à l'idée de mécanisme universel: c'est la noria des rizières, si répandue dans l'Inde et l'Indochine, cette roue aux tubes de bambou qui fait passer l'eau alternativement de l'un à l'autre des deux biefs qu'elle met en rapport»

[Les mots universel et alternativement me semblent ici imprécis car, si la roue à eau est une machine à mouvement cyclique perpétuel, et non pas universel, ce mouvement n'est pas alternatif. Sans doute faut-il comprendre que chaque godet en bambou femelle alternativement monte et descend entre les deux biefs. Le cycle de rotation d'un godet constitue une unité de mesure du temps cyclique.]

Un point est hors de doute: pour le brahmanisme, comme pour le bouddhisme, le mouvement de la machine est le cours même du temps cosmique. La succession en interdépendance de la naissance et de la mort (prātītyasamutpāda, selon l'expression bouddhique), quel qu'en soit l'ultime moteur, se développe suivant une durée brisant sans fin ce qu'elle vient de poser. Pour celui de qui cela n'est plus vrai, pour celui qui renverse le processus, se libère et se dirige vers le Vrai, l'Immortel, l'Incréé, vers l'île émergeant des eaux de la Douleur et de l’Impermanence, n'y a-t-il pas non seulement arrêt, mais réversibilité de ce flux (sāra) du temps? Ne revient-on pas en arrière, de quelque façon, pour échapper à ses conséquences? C'est ce que paraît bien impliquer l'allusion à une double rotation, effectuée dans des sens différents. Asservissement dans le sens que nous savons que suit le cours naturel du temps; libération, dans un sens formellement donné comme inverse du précédent.»

Paul Masson-Oursel, La noria, prototype du Saṃsāra, Mélanges Linossier, Etudes d'orientalisme, publiées par le Musée Guimet à la mémoire de Raymonde Linossier (Paris, Leroux, 1932), pp.419-420.
Paul Mus, La notion de temps réversible dans la mythologie bouddhique, Annuaire 1938-1939 de l'EPHE, Section des sciences religieuses, Paris, 1937, pp.5–38.

Texte et mot à mot du mantra i.4 de la Śvetāśvatara Upaniṣad, d’après l’édition Swāmi Tyāgīśānanda, Sri Ramakrishna Math, Mylapore, Madras, 1949:

svetasvatara I 4

Les derniers mots, dvinimittaikamoham, signifient: «chaque révolution (eka-moha) produit (nimitta) [les] deux (dvi) [contraires, asservissement et délivrance].