ETHNOGRAPHIE MALAYĀḶAM ET PHILOSOPHIE EN ASIE DU SUD

Les germes phoniques d'une présence

L'énonciation porte en germe la présence des choses, des personnes ou des événements qui sont nommés. Deux énergies sont associées à toute production de la voix, une énergie signifiante qui est celle du langage stricto sensu, et une énergie signifiée qui est d'ordre iconique, au sens de Peirce.

L'icône saisit l'objet dans sa présence première, qui en elle-même pourrait n'être que virtuelle ou fictive. L'indice désigne le fait second d'une existence réelle de cette présence. Le symbole est la clé d'une interprétation des indices. Le symbole est une triangulation entre présence (possible), existence (factuelle) et interprétation (de la représentation). L'indice entre en relation avec une icône; signe de l'existence factuelle d'une présence. L'icône peut exister seule; signe d'une présence.

André Padoux, Recherches sur la symbolique
et l'énergie de la parole dans certains textes tantriques
,
Paris, De Boccard, 1963, p.298

«On peut prendre comme exemple de mantra et d'énergies divinisées leur correspondant la liste donnée par le Sâradâ Tilaka de cinquante rudra et de cinquante sakti correspondant aux cinquante phonèmes [du sanskrit]. Dans ce cas, chaque phonème est considéré comme le mantra, comme la forme sonore, de chaque rudra ou de chaque sakti, c'est-à-dire comme leur énergie, puisque dans notre système, énergie = parole. C'est pourquoi les cinquante phonèmes préexistent aux cinquante rudra et aux cinquante sakti [formes mâles et femelles de Siva]; ils sont l'énergie phonique qui les amène à l'existence et qui les anime. Sans doute les phonèmes peuvent-ils exister à tous les niveaux et, notamment, à celui, très bas, de la parole empirique: vaikharî, mais, comme nous l'avons vu, ils ne cessent jamais, quel que soit le niveau où ils apparaissent, d'être, en essence, pure énergie de la Parole: ils préexistent en Siva sous la forme de la "masse des sons": sabdarâsi. C'est ainsi que les cinquante phonèmes représentent cinquante aspects plus ou moins élevés de l'énergie de Siva et qu'ils sont la source et le fondement des cinquante rudra. Cela est exprimé fort exactement par le Yâmala Tantra lorsqu'il écrit: devatâyah sarîram tu bîjâd udpadyate dhruvam: "En vérité le corps de la devatâ est produit par le germe phonique". On exprime cela aussi en disant que deux énergies sont associées à tout mantra: une énergie "qui exprime", ou "signifiante": vâcakasakti qui est le mantra lui-même, et une énergie "qui est à exprimer", ou "signifiée": vâcyasakti, qui est la devatâ. Ici comme ailleurs le deuxième aspect [le corps de la devatâ] découle du premier [le germe phonique], puisque c'est la Parole [le phonème] qui est originelle et productrice et qu'elle précède son objet [le corps de la déesse].»

Limitons-nous à une scénographie de la voix sans céder à la tentation de l'herméneutique. Mais surtout plaçons-nous, aux rebours de nos habitudes occidentales, non pas du point de vue du récitant mais du point de vue de l'auditeur qui entend prononcer un mantra. Lorsqu'un mantra est récité, le langage, par la voix qui porte le mantra à l'oreille des participants au rituel, développe à la fois une force et une fonction. Une force physique et psychophysiologique de la voix humaine: des vibrations sonores qui induisent chez l'auditeur des réactions sensorimotrices modifiant son souffle, sa propre voix et sa pensée. Cette force physique et psychophysiologique de la voix que j'entends déclenche en moi une voix intérieure. La récitation n'est complète que lorsque, sous l'effet de la force illocutoire du mantra, la voix intérieure de tout participant à cet acte de parole est venue rejoindre la voix entendue. La fonction du langage qui est alors mise en jeu, c'est l'iconicité: l'énonciation d'un mantra instaure la présence (téléprésence, réalité virtuelle) des choses, des personnes ou des événements qu'il invoque.