ETHNOGRAPHIE MALAYĀḶAM ET PHILOSOPHIE EN ASIE DU SUD

Mantras, vocables et culte de la voix

2006

Les définitions philosophiques et religieuses des Mantras en Inde doivent être contextualisées. Ce sont des productions de la voix humaine. Dès l'origine, la voix humaine est en situation d'interlocution. L'émission vocale s'adresse à un auditeur qui l'interprète. Les contextes rituels dans lesquels on énonce des Mantras peuvent être comparés aux situations théâtrales. Dans les théâtres antiques et orientaux, l'acteur porte un masque, persona en latin. L'étymologie qu'en donnaient les auteurs latins — persona, le masque à travers (per) lequel résonne (sonare) la voix de l'acteur — est fausse et inventée après coup, mais elle est révélatrice de la valeur attribuée à l'oralité comme intériorité de la personne humaine dans la culture traditionnelle. Les Mantras portent la force vive de la vive voix en situation d'interlocution. L'efficacité magique ou religieuse que leur attribuent les philosophes indiens découle de la nature même des sons vocaux.

L'invention de l'écriture puis la grammatisation des langues ont dévalué l'oralité. Mais à certaines époques dans diverses cultures se sont développés des mouvements philosophiques et artistiques de retour à ce que l'on appelait «la Parole vivante», par opposition à la parole «morte» déposée dans l'écriture. Salazar décrit la transformation de la rhétorique classique en culte de la voix en Europe au siècle du Baroque et de la naissance de l'opéra. «La Rhétorique de Bernard Lamy conclut le XVIIe siècle, écrit-il (Salazar, 180), comme son second titre L'art de parler, ouvre le XVIIIe siècle»: de nombreux écrivains, philosophes et musiciens, dont le plus engagé dans cette direction fut Jean-Jacques Rousseau, ont mis tous leurs efforts à retrouver la force vive de la vive voix. Philippe-Joseph Salazar, Le Culte de la voix au XVIIe siècle. Formes esthétiques de la parole à l'âge de l'imprimé, Paris, Honoré Champion, 1995.

Les linguistes distinguent trois catégories de sons phoniques ou sons vocaux composant la phonologie d'une langue, qui sont, dans l'ordre de «primitivité» croissante: 1) la parole articulée, sons phoniques pour lesquels la relation entre le signifiant et le signifié est arbitraire; 2) l'idéophone, terme représentant un objet par le symbolisme phonique (onomatopées, sons phoniques exprimant des sons non phoniques, ou encore idéophones figuratifs comme «aïe!», «oh!», sons phoniques exprimant les sensations que procurent d'autres stimuli que le son); 3) le vocable au sens technique du mot en musicologie, terme constitué par un ou des sons sans aucune référence au sens (mantras ou chants rituels dont les paroles sont dépourvues de sens). Une hypothèse qui prévaut aujourd'hui est que l'invention des vocables se situe, dans la préhistoire, à une époque antérieure à celle où la parole s'est dissociée de la musique.

Les ethnologues, les linguistes et les musicologues ont essayé de reconstruire cette invention à partir d'observations de terrain portant sur les mantras, les chants rituels dont les paroles sont dépourvues de sens, le lettrisme, les comptines, etc. L'histoire récente de cette reconstruction commence avec Lévi-Strauss, dans Le Totémisme aujourd'hui, 1962, p.146 citant Rousseau: «Comme les premiers motifs qui firent parler l'homme furent les passions, ses premières expressions furent des Tropes», et bien sûr les Mythologiques. Linguistes (Staal) et musicologues (Mâche) partagent une hypothèse selon laquelle, en quelque sorte, la pragmatique a précédé la sémantique. La voix humaine exprimait des émotions et des intentions, dans un état du langage antérieur à la sémantisation. C'est ainsi que dans une étude sur les mantras védiques, Frits Staal (Berkeley) cite les analyses zoomusicologiques de François-Bernard Mâche à l'appui de sa thèse, selon laquelle ces formules articulées inintelligibles, et structurées comme certains chants d'oiseaux, pourraient conserver l'image d'un état originel du langage, antérieur à la dissociation entre musique et parole. Ce n'est qu'une hypothèse, mais qui oriente une partie des recherches actuelles en anthropologie cognitive.

Les mantras dans leur principe sont des vocables, même si philosophes et théologiens de la Mīmāṃsā s'efforcent de montrer qu'ils sont porteurs de sens et si beaucoup de mantras sont des formules grammaticalement bien construites qui se prêtent à l'analyse sémantique. L'entrée Mantra de l'Encyclopédie philosophique universelle reproduite ci-dessous doit être lue dans cette perspective. Il y a une équivoque et une imprécision gênantes dans la formule qu'emploie Verpoorten désignant «le sens (artha) de l'acte» rituel dont les mantras sont l'instrument, car il faut toujours se rappeler qu'en sanskrit artha désigne le but, la chose ou l'enjeu visé plutôt que la signification (sémantique). Le point fondamental, que souligne Padoux, est que les mantras «relèvent d'un niveau [de la voix] antérieur au discours»; autrement dit, ce sont des vocables.


Encyclopédie philosophique universelle

MANTRA (formule [liturgique])
Sk., subs. masc. ou nt.
Dérivé de MAN- («penser»), «formule [liturgique]», récitée par l'officiant juste avant de poser l'acte rituel.

1 / Brahmanisme

Pour la Mīmāṃsā, les mantra ont une fonction de rappel (smṛti), d'énonciation (abhidhāna), de sacralisation (saṃskṛtatva). Ils diffèrent tant des portions injonctives que des portions énonciatives du Veda. Ils se subdivisent en catégories: yajus, ṛc (versifiée), sāman (mélodie), mais restent, en tout état de cause, accessoires (guṇa) des actes. lis s'emploient en fonction du sens premier (mukhya) de leur contenu, à moins que celui-ci ne comporte des indices (liṅga) qui les orientent autrement.

Chez Śabara, beaucoup de discussions relatives aux mantra sont techniques. Ainsi se demande-t-il si leur teneur doit être modifiée selon la procédure où ils s'insèrent. Mais il lui arrive de dépasser ces débats d'experts et de soulever des questions plus fondamentales, par exemple: comment les mantra remplissent-ils leur fonction, si vague soit-elle, et garantissent-ils au rite son succès (abhyudaya)? Est-ce par leur pouvoir exclusivement élocutoire (uccaraṇa) ou par leur pouvoir explicatif (prakāśana)? Peut-on se contenter de les réciter ou faut-il les comprendre? Dans le premier cas, ils sont d'une aide invisible; dans le second, d'une aide visible, puisqu'ils éclairent le sens de l'acte. La discussion de Śabara, Bhāṣya, I, 2, 4, 31-53 (sur laquelle v. L. Renou, Etudes védiques et pāṇinéennes, VI, p. 62 sq.), reprend celle de l'étymologiste Yāska (450 av. J.-C.?), Nirukta, I, 15. Un certain Kautsa y prétendait que les mantra n'avaient pas de sens (ānarthakya). On voit le danger d'une telle doctrine pour la Mīmāṃsā qui pose toute partie du Veda comme révélée et donc valide. Chez Śabara, le porte-parole de la thèse correcte cherche à montrer que le sens n'est pas propre aux seules parties injonctives de celui-ci. Il repose aussi dans les mantra. Au reste — conclut-il au sûtra 53 — les mantra sont sujets à modifications. Or comment et pourquoi modifier une teneur inexpressive? (J.-M. Verpoorten.)

2 / Tantrisme indien

Dans l'hindouisme et le bouddhisme tantriques ou tantrisés (et jusqu'à un certain point dans le jinisme), les mantra ont pris un aspect nouveau et une place prépondérante. Mots isolés plus que phrases, et surtout syllabes ou sons sans signification apparente, ils accompagnent tous les rites dont ils sont souvent considérés comme l'élément essentiel. Le mantra est alors la forme (ou manifestation) phonique du divin, son impact efficace et créateur. Il est censé avoir tous les pouvoirs. Il est, en effet, la forme la plus efficiente et la plus utilisable de la Parole qui, elle-même, est l'énergie même de la divinité. On pourrait dire des mantra qu'ils sont une forme de parole qui accomplit ce qu'elle dit. Mais davantage, au plan métaphysique, dans un univers émané de la Parole et tout entier pénétré par elle du plan transcendant au monde terrestre, ces formes de parole seront des entités spirituelles actives, naturellement omniprésentes et omnipotentes. (Il existe toute une théorie de l'efficience métaphysique aussi bien que matérielle des mantra, mantra-vīrya.)

Les mantra ont un caractère sacré et secret. Leur savoir est ésotérique. Ils sont transmis de bouche à oreille par le maître spirituel au disciple qualifié: le mantra que le non-initié lit dans un livre ou entend sans y être autorisé est, littéralement, lettre morte. Ainsi transmis, les mantra, quoique en principe tout-puissants, ne peuvent agir que s'ils sont mis en œuvre par une personne autorisée et selon des règles précises et contraignantes: là comme ailleurs, tout acte de parole, même non «langagier», n'a d'efficacité que celle que lui reconnaît le groupe où il fonctionne et qui fixe les règles de ce fonctionnement. Il est à noter que le traditionnel primat accordé en Inde à l'inexprimé sur !'exprimé, à la rétention sur l'expression, fait que le mantra proféré intérieurement, en pensée, est considéré comme de nature plus haute, donc comme plus efficace, que celui vocalement énoncé. La répétition rituelle des mantra, d'usage habituel, est appelée japa en sanskrit.

La tradition hindoue dit qu'il y a soixante-dix millions de mantra. Il n'y a, de fait, pas de rite, dans cette société où tout est rituel, qui se fasse sans mantra. Ils servent à toutes les fins. Ce sont des forces sans coloration éthique, agissant sur tous les plans. Leur utilisation met généralement en jeu tout un complexe de représentations supposant en théorie un grand effort mental.

Les mantra tantriques, quand ce ne sont pas des mots ou des phrases, ont-ils un sens? On en a discuté. Ils ne sont pas liés à des situations de communication interpersonnelle, ni de réflexion intérieure. Pour la théorie indienne traditionnelle, ils relèvent d'un niveau supérieur de la parole, antérieur au discours, à la source même de ce qui ensuite sera parole ou langage. On pourrait dire que, plutôt qu'une signification, ils ont un rôle et une efficacité.

Les systèmes śivaïtes dualistes et non-dualistes admettent l'existence de toute une hiérarchie de mantra formant un ordre de «sujets connaissants» (pramātṛ, v. ce mot), c'est-à-dire de formes de conscience plus ou moins soumises à la limitation et situées à différents niveaux entre celui de l'homme et celui de la divinité. Ceci se rattache à l'idée qu'il existe des plans d'existence propres aux mantra: les «terres des mantra» (mantra-bhūmi).

Il y a, bien entendu, à l'intérieur d'un cadre généralement admis, des variantes appréciables dans la théorie des mantra selon les écoles et surtout selon qu'il s'agit du bouddhisme ou de l'hindouisme. (A. Padoux.)