ETHNOGRAPHIE MALAYĀḶAM ET PHILOSOPHIE EN ASIE DU SUD

La déesse Parole
a engendré la strophe et le chant
De la déesse Vāc [Voix]
au dieu [Indra] ṛcīsama [strophe-et-chant]

Ṛksaṃhitā III, 39 (hymne à Indra), 3a

yamā cid atra yamasūr asūta
«La mère des jumeaux a engendré les deux jumeaux…»

Trad. Renou: «La [Parole] enfanteuse de jumeaux a enfanté les deux jumeaux [strophe et mélodie] quand elle s'est fixée en volant sur la pointe de la langue…».

Les deux modes de la voix: le récitatif et le chant

ṛc «strophe, prosodie, prière» + sāman «chant, mélodie»

L'union du récitatif et du chant est incarnée dans le dieu Indra ṛcīsama qui est «présent dans la strophe et le chant» (Pinault), c'est-à-dire destinataire et maître de la parole poétique, de la parole récitée et chantée. C'est la parole articulée qui est célébrée dans RS III 39, mais cette parole fragmentée est aussi, au même moment, douée d'une nature liquide, décrite comme le miel concentré dans la vache ou comparée à la lumière.

Nature liquide et lumineuse de la parole

Sarasvatî (déesse fluviale) est l'une des déesses de la Parole.

(Malamoud, Féminité de la parole, 27) Dans l'Inde, la déesse Sarasvatî, qui est une des figures de la déesse Parole, est, depuis les origines védiques et jusqu'à nos jours, l'objet d'une grande vénération, de la part de tous les hindous, et pas seulement de la toute petite minorité qui parle sanskrit. Elle est la divinité qui protège tous les arts de la parole, y compris le chant, et par extension, la musique. On l'invoque chaque fois que l'on a à faire preuve d'intelligence, d'une intelligence qui doit se traduire par une expression verbale. On fait donc appel à la faveur de Sarasvatî chaque fois que l'on doit passer un examen! Donc la déesse Parole n'est pas liée exclusivement, dans l'Inde, à cette parole par excellence qui s'exprime dans la langue parfaite.

Nature aquatique de la parole: RS IV 58, 6ab

«Les paroles confluent, pareilles à des rivières, se clarifiant par la pensée au dedans du cœur» (trad. Renou).

La parole se donne au poète comme parole à voir (Révélation, śruti).

Comme dans un certain nombre de cosmologies dont la base physiologique est l'humorisme (la théorie des humeurs), dans les philosophies et les disciplines de soi qui ont constitué des traditions savantes dans l'Inde, la parole et la vue sont des fluides du corps.

Charles Malamoud, dans La Déesse Parole. Quatre figures de la langue des dieux, sous la direction de Marcel Detienne et Gilbert Hamonic, Paris, Flammarion, 1995.

Spéc. pp. 20 (le Veda est une masse sonore), 33 (l'«audition» de la Révélation), 40 (la parole avant l'articulation), 54 (la parole perceptible n'est qu'un quart de la parole totale), 68 (construction de l'image mentale de la divinité et énonciation de mantras), 90 (accouplement du Sacrifice et de la Parole), 105 (la Révélation védique est faite dans une langue dont «le vocabulaire est fait de termes qui sont entièrement motivés» au sens linguistique: relation naturelle de ressemblance entre le signe et la chose désignée).

Charles Malamoud, Parole à voir et à entendre, Cahiers de littérature orale 21 (1987): 152-161 (Numéro thématique: paroles tissées… paroles sculptées). Repris dans Féminité de la parole.

— Le fleuve et les mots, La Sorgue 3 (2001): 15-20. Repris dans Féminité de la parole.

André Padoux, Vâc. The Concept of the Word in Selected Hindu Tantras, Albany, SUNY Press, 1990. (Original en français publié en 1964, puis réédité en 1975. Préférer la version américaine, largement revue et augmentée.)

Georges-Jean Pinault, Indra présent dans la strophe et dans le chant, Bulletin d'Etudes Indiennes 19 (2001): 251–266.

Louis Renou, Les pouvoirs de la parole dans le Rgveda, Etudes Védiques et Paninéennes I (1955): 1-27.